Edito

 

Des semaines que les lycéens manifestent contre le projet Fillon. Et comment Fillon réagit-il ? Pas plus dérangé que ça, il s'essaie à quelques stratégies  : je retire provisoirement la réforme du bac, vous êtes pas contents ? Comme si nous étions dupes… Son but n'est certainement pas de nous faire plaisir, il recule pour mieux sauter et tentera de faire passer la totalité de son projet un peu plus tard, quand le mouvement sera retombé… Cette tactique a marché pour la réforme des retraites, pourquoi pas pour le projet sur l’école. Restons vigilants ! Depuis déjà quelque temps, le pouvoir tente de nous faire comprendre que ce n’est pas la rue qui gouverne, mais cette droite élue par les voies de gauche pour cinq ans. C’est ça la démocratie !

 

 

RAPPORT FILLON :

DE NOUVELLES MENACES SUR L’ECOLE

 

Comme chaque ministre de l’éducation, M. Fillon veut encore tout chambouler dans les programmes, les diplômes, les examens… et laisser ainsi son nom dans les annales des grands « réformateurs » publiés grâce à nos sous sans que nous ne puissions décider de la ligne éditoriale (on se rappellera fort heureusement le sort vécu par le « best-seller » du précédent ministre).

Aujourd’hui, c’est une loi d’orientation qui va être pondue suite à un rapport (in)Thellot. Ce rapport fait suite aux divers changements déjà effectués à l’université (LMD), dans les lycées et collèges. Il vient apporter une touche supplémentaire à l’harmonisation européenne des diplômes et des formations, harmonisation dictée par la bourgeoisie patronale et tirée vers le bas. Ce que veut l’Europe, ce sont des pôles d’excellence, une régionalisation interne des compétences et des secteurs d’activité. Et pour faire tourner tout cela, il faut de la main-d’œuvre bon marché.

Pour cela, les établissements scolaires vont devoir se rapprocher du monde du travail et des entreprises, ajuster leur formation au bassin d’emploi de leur région. Les enseignant.e.s et les élèves se retrouveront donc sous la coupe de potentats locaux (élus régionaux et entreprises privées).

Cela se traduit par une plus grande autonomie financière (entendez, aller quémander des subventions à tous les « partenaires » publics ou privés pour faire tourner la machine) au risque de chantage et d’assujettissement des établissements et des personnels.

Des chefs de plus en plus chefs

Cela se traduit aussi par un plus grand pouvoir attribué aux chefs d’établissements qui entrent en plein dans une logique entreprenariale des ressources humaines (les personnels) et des clients (les élèves et leurs parents). Le recrutement pourra se faire y compris chez des personnes venant du secteur privé et apportant ainsi leurs compétences spécifiques.

Pour les écoles primaires, le mouvement est le même. Alors qu’aujourd’hui les directeurs et directrices d’école sont des collègues assumant cette fonction (très mal payée) en plus de leur travail ou en ayant quelques temps de décharge, demain ce seront des super-chefs de super-structures, ne faisant plus que cela, de la gestion administrative, c’est-à-dire coupée du vécu des enseignant.e.s.

Que tous ceux et toutes celles qui ont pleuré devant le film Etre et avoir se fassent une raison : les petites écoles à taille humaine, c’est fini ! Place aux Regroupements !

Des savoirs de moins en moins savants :

Au niveau du collège, les élèves devront acquérir ce fameux socle fondamental commun : connaissances de base en français, maths, anglais international (c’est-à-dire d’aéroport et de wall-street) et informatique.

Les autres matières ne seront enseignées de façon approfondie que pour ceux et celles qui auront atteint les connaissances de base : lire, écrire, compter.

La scolarité est divisée en cycles de 3 ans, du primaire au collège. Les cycles de 2 ou 3 ans qui, au départ, pouvaient être vécus comme une avancée (un enfant pouvait apprendre des choses à des temps différents – il n’y avait plus l’obsession du passage à la classe supérieure), deviennent en fait autant d’étapes de contrôle, de tests afin de valider au non ce fichu socle commun. Qu’en sera-t-il des enfants qui ne réussiront pas ? On peut raisonnablement se poser la question devant la volonté de fermer les structures de l’enseignement spécialisé (au nom de l’intégration ! mais il faut dire aussi que l’éducation spécialisée coûte plus cher alors…)

Evaluation au CE2, évaluation en 6e, évaluation en 3e, refonte des examens au profit du contrôle continu… On est loin du plaisir d’apprendre. Le savoir devient utilitariste et le stress augmente.

Les stages en entreprise se généralisent dès le collège et on nous prépare des filières plus techniques, plus professionnelles pour les élèves en difficulté.

Elèves en difficulté ou société difficile

En fait, le rapport prend acte des inégalités des élèves, de l’exclusion du système d’une partie d’entre eux / elles, de l’échec des politiques précédentes pour réduire ces inégalités, chose que tout le mode constate. Mais au lieu de redéfinir des objectifs généreux et ambitieux, le rapport préconise la réussite individuelle, à son échelon, selon ses capacités. Pour certain.e.s lire et écrire, et surtout obéir. Pour d’autres comprendre, connaître.

En effet, la revue à la baisse des savoirs enseignés s’accompagne en revanche d’une montée en puissance des savoirs être, du civisme. En effet, les élèves qui seront sortis du système scolaire pour aller en entreprise seront encore jeunes, peut-être un peu trop rebelles. Il faut donc leur enseigner la discipline, le respect de l’autorité, les soi-disant valeurs de la République, notamment le respect de la propriété privée.

Le rapport Thellot et les perspectives qu’il offre ne prennent pas du tout en compte l’accroissement de la misère sociale que nous constatons dans nos classes, la hausse du chômage, la précarité. Il fait comme si tous les individus pouvaient choisir en conscience leur propre devenir (surtout à l’âge de l’adolescence) sans tenter de réduire les inégalités, d’ouvrir les jeunes à la culture que les classes bourgeoises se réservent.

Notre propos

Oui, nous avons toujours critiqué cette école qui valide les inégalités sociales et leur donne une justification morale et culturelle. Oui, nous avons toujours défendu une éducation intégrale, aussi bien technique que théorique, scientifique que culturelle, rationnelle que physique. Oui, nous avons toujours défendu la diversité des parcours plutôt que l’embrigadement républicain ou religieux.

Le rapport Thellot est un rapport mégalo. Il reprend les constats négatifs, les critiques du système ; utilise une phraséologie de la réussite ; tout cela afin de nous berner et d’entériner la division de la société en classes hermétiques, en préparant l’école à satisfaire les besoins de l’évolution du capitalisme européen.

Malheureusement, nous rencontrons des collègues qui se font avoir par ce discours et des syndicats qui signent. Et les autres syndicats qui ne font qu’appeler à une journée de grève en guise de « premier avertissement » sont largement en dessous des exigences du moment qui est d’organiser la résistance au capitalisme mondial, mais surtout européen, qui nous pousse dans les dernières tranchées du droit à être heureux/ses et épanoui.e.s.

Bientôt, tout ne sera que chiffres, objectifs financiers, évaluation sommative, notation, encadrement moral, pression policière.

La défense de l’école publique, laïque et gratuite ne suffira plus. Il est désormais temps de construire un vrai mouvement anti-capitaliste, de reconquérir le terrain perdu dans le combat idéologique auprès de nos collègues et des parents, bref de redonner corps à un projet de société différent, une société libérée, une société libertaire.