CONTRE-POUVOIR ET POLITIQUE

 

Le 3 décembre dernier, le groupe Proudhon recevait Miguel Benasayag pour une réunion sur le thème Contre-pouvoir et politique.

Nous vous proposons une libre retranscription de ses propos.

Tout d’abord, un premier constat : nous vivons une époque obscure, dominée par les passions tristes. Nous sommes assommés par la réalité. L’avenir se présente comme dangereux alors que nous avions l’habitude de penser l’avenir comme une promesse d’un avenir radieux. Tout cela se traduit par des violences multiples. Ensuite, on regrette que les gens ne se mobilisent pas. La fin des lendemains qui chantent n’est pas circonscrite au domaine politique mais aussi médical, etc.

L’avenir, c’est aujourd’hui. Il faut être concret, matérialiste et penser la société au-delà de la politique, par exemple le médical, avec ce que Foucault appelait le biopouvoir, c’est-à-dire la société disciplinaire présentée comme étant pour notre bien (avec notamment la technique de contrôle). Le fait qu’aujourd’hui, en France, des millions de personnes soient médicamentés, l’alcoolisme, ce sont des données politiques qui abaissent l’énergie des gens. Nous avons du mal à mettre en relation la complexité du réel avec notre volonté de justice.

Pour réussir à articuler cette volonté et cette réalité, il nous faut faire le deuil de la société parfaite et de la justice finale, c’est-à-dire oublier la promesse. Les années 70, c’est la fin des mouvements progressistes. Les années 80, c’est la débandade totale. On conteste les excès pour mieux valider la structure. Les luttes des années 90 se développent dans une contre-offensive multiple (le Chiapas, les grèves de 95, …) alors qu’elles ne développent pas de promesse. Nous avons cru que le renouveau des luttes était venu mais ce fut une énorme déception, notamment en Amérique latine avec l’arrivée au pouvoir de la gauche. Il nous faut arrêter de penser avec les perspectives électorales. Les problèmes se posent sur une longue durée, hors du champ politique classique. Les luttes doivent se faire de la base ; et le pouvoir, s’il est démocratique, suit la base ou alors il se bagarre avec la base.

Le lieu du pouvoir est le lieu de l’impuissance. Les lieux de changement sont multiples. Notre réalité devient eugéniste sans que nous ne soyons consultés. Que se passe-t-il du côté de la médecine, de l’architecture, de l’art ? C’est par ces biais que la société devient disciplinaire, disciplinée, avec par exemple les cartes Navigo dans le métro, les caméras de surveillance, les puces électroniques. Sur le mode du « ce n’est pas grave, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? », nous allons vers une société où tout le monde fera Bip. Au nom de quoi tous ces contrôles ? C’est une société qui dit ne vouloir que notre bien. Le contrôle pour notre propre bien., et toutes ces questions sont évacuées du débat politique classique.

Résister, c’est créer. Voilà la consigne. Dans notre société, on peut toujours démonter des Mac Do, mais on ne sait pas créer des lieux de bouffes qui soient plus désirables. Le libéralisme a déjà contaminé nos esprits, nos désirs. Dans mon expérience de la lutte armée, même au pire moment de la répression, nous étions submergés de demandes d’adhésion. Aujourd’hui, nous n’arrivons pas à mobiliser, à créer des solidarités de quartier qui fassent par exemple qu’il n’y ait pas de SDF, qu’il y ait de l’aide aux devoirs. Nous avons un déficit de création, d’imaginaire à inventer de nouvelles formes de résistance, de nouvelles formes de solidarité.