INTERVIEW DE J.-J. REBOUX
En novembre, nous accueillions Jean-Jacques Reboux
pour le premier Café-polar de la saison. Tour à tour
postier, ouvreur de cinéma, éditeur, écrivain (Poste mortem, Le massacre des innocents, Fondu au noir…), ce dernier a longuement évoqué son expérience au sein du milieu
éditorial dans lequel il navigue encore aujourd’hui en créant « Après la
lune », sa nouvelle maison d’édition. C’est donc les expériences et le
point de vue d’un « auteur-éditeur » que
nous vous invitons à découvrir dans cet entretien.
DN : En 1992, tu crées les
éditions « Canaille », quelles étaient tes motivations pour te lancer dans
l’aventure de l’édition, indépendante de surcroît ?
J.-J. Reboux :
J’ai créé Canaille pour éditer mes propres romans refusés partout depuis 7 ans.
Ce n’est qu’après, avec le « succès » (ou plus prosaïquement : en voyant que je
ne perdais pas d’argent et que d’autres auteurs m’envoyaient leurs manuscrits)
que j’ai décidé de continuer. Et ensuite, après les premiers romans de Pierre
Filoche et Michel Chevron, est arrivé Jean-Bernard Pouy, qui m’a d’abord donné un recueil de nouvelles, puis Spinoza encule Hegel. Ensuite, je me
suis aperçu que ça me plaisait bien de « faire l’éditeur », et j’ai persévéré,
aidé par le bon accueil des libraires, de la presse et de l’association 813 qui
m’a filé un sérieux coup de main aussi.
DN : Quand, comment et
pourquoi as-tu rejoint les éditions Baleine par la suite ?
J.-J. Reboux :
Suite au succès du Poulpe, Antoine de Kerversau,
patron de Baleine, m’a proposé de rejoindre les éditions Baleine avec armes (la
collection Canaille/ Revolver) et bagages. Comme j’en avais un peu marre de
faire l’éditeur de façon bénévole depuis quatre ans tout en faisant un boulot
barbant à
DN : Qu’est-ce qui t’as amené
à écrire et publier du polar, ou plus largement, des littératures noires ?
J.-J. Reboux :
J’ai commencé à écrire des polars par le biais de la poésie, et plus
particulièrement grâce à François de Cornière, responsable à Caen des «
Rencontres pour Lire », une manifestation littéraire extrêmement vivante. En
1984, j’éditais une revue de poésie,
DN : En 1997, tu publies Fondu
au noir, un bel hommage au cinéma noir
américain (et aussi à la littérature noire américaine, bon, ça c’est moi qui le
dis !), comment as-tu construit ce roman reprenant les codes du genre (thème du
complot qui prend au piège un anti-héros, femme fatale…) ?
J.-J. Reboux :
Au départ c’était une simple nouvelle. A l’époque, je travaillais comme ouvreur
dans un cinéma d’Art et Essai de Caen, le Lux, et je voyais huit ou neuf films
par semaine. Je m’étais amusé à écrire une nouvelle mettant en scène les gens
qui bossaient avec moi. La nouvelle n’était pas terrible et manquait de « corps
», et je me suis rendu compte que ce qui clochait tenait au fait qu’elle se
passait en France et que ça l’empêchait de « décoller » parce que j’étais trop
loin des mythes hollywoodiens. Je l’ai donc transposée aux Etats-Unis, et comme
on projetait Fondu au noir, une Série B américaine méconnue, l’idée m’est venu
d’utiliser ce film en en faisant une mise en abîme. De la mise en abîme à la
machination, il n’y avait qu’un pas. Pour répondre à la question, je l’ai donc
construit « à l’envers » comme toutes les histoires de machination qui se
respectent.
DN : Pourquoi avoir écrit un
deuxième poulpe, Castro c’est trop !, après la fin «
officielle » de l’aventure ?
J.-J. Reboux :
En fait, ce n’est pas mon deuxième, mais mon troisième Poulpe car j’avais
commis Parkinson le glas, paru sous
le nom de Gabriel Lecouvreur (après avoir fait tourner J.-B. Pouy en bourrique pendant un an car il se demandait bien
qui avait écrit ça…). L’écriture de Castro,
c’est trop ! est le résultat d’une fin de repas
bien arrosée dans un petit festival polar du Nord. La personne qui gérait le «
fonds » Baleine au Seuil m’a demandé si je n’avais pas envie d’écrire un
Poulpe, sur le ton de la boutade, et comme je rentrais de Cuba, et que j’avais
un besoin urgent de pognon, j’ai dit oui. Je dois préciser que ce Poulpe m’a
valu quelques inimitiés, notamment du côté des derniers défenseurs jusqu’auboutistes de Fidel Castro, qui considèrent que tous les
malheurs de Cuba viennent de l’embargo US, et basta ! Moi, je me suis borné à
raconter ce que j’avais vu là-bas : à savoir une désespérance terrible et un
patriarche dictateur arc-bouté sur ses principes et complètement déconnecté du
peuple.
DN : Après Canaille et ton
travail de directeur de collection chez Baleine, tu te lances dans une nouvelle
aventure éditoriale avec les éditions « Après la lune ». Peux-tu nous parler de
ce nouveau projet (collections, titres, « ligne éditoriale », futures
parutions…) ?
J.-J. Reboux :
Il y aura trois collections : «
DN : Quel regard portes-tu
sur la lente concentration du monde de l’édition et sa situation actuelle ?
J.-J. Reboux :
Un regard effrayé. Mais j’ai envie de dire aussi que la concentration dans le
monde de l’édition n’est pas la principale plaie de ce milieu. La plaie
primordiale, ce sont d’abord tous ces gens qui gravitent dans ce milieu et
pratiquent, en vrac : le copinage, le parisianisme, le « pipeulisme
», « l’incompétentisme », le goujatisme, avec
comme corollaire à tout cela le fait que les écrivains qui vendent assez
correctement mais n’ont pas de réel poids commercial (dont je fais partie) sont
totalement bafoués et méprisés. A partir de ce constat, soit on continue à
écrire contre vents et marées et on ne vient pas se plaindre si on se fait «
avoir », soit on arrête d’écrire, soit on crée sa boîte… J’ai choisi la
troisième solution.
DN : Y a t il encore de la
place pour de petits éditeurs totalement indépendants ?
J.-J. Reboux :
Oui. Sinon, je n’aurais pas lancé « Après
DN : Question subsidiaire :
quel lecteur de polar es-tu ? Quels sont tes auteurs favoris ? Les romans qui
t’ont marqué ?
J.-J. Reboux : Je lis très peu de polars depuis trois ans, à part les copains. Depuis six mois, je ne lis que des manuscrits. L’auteur par qui j’ai commencé est San Antonio. Mon auteur culte est et reste Pierre Siniac, qui m’a donné envie d’écrire des romans. Femmes blafardes est un roman génial. C’est aussi pour lui rendre hommage que j’ai appelé la collection criminelle « Lunes blafardes ». Les romans qui m’ont vraiment marqué ne sont pas des polars (Don Quichotte, Moby Dick, Le Sang noir de Louis Guilloux, tout Raymond Queneau, Georges Perec.)