AU TEMPS OÙ LE POULPE CRACHAIT ENCORE

SON ENCRE NOIRE

 

« Anarchiste révolutionnaire

j’ai fait ma révolution.

Vienne l’Anarchie. »

(Alexandre Jacob)

Le poulpe est un personnage libre, curieux, contemporain, qui aura quarante ans en l’an 2000. C’est quelqu’un qui va fouiller, à son compte, dans les failles et les désordres apparents du quotidien. Quelqu’un qui « démarre » toujours de ces petits faits divers qui expriment, à tout instant, la maladie de notre monde. Ce n’est ni un vengeur, ni le représentant d’une loi ou d’une morale, c’est un enquêteur un peu plus libertaire que d’habitude, c’est surtout un témoin.

C’est par ces quelques phrases en quatrième de couverture, qu’en 1995, les éditions Baleine présentaient une nouvelle série de romans populaires initiée par J.-B. Pouy et dont le principe était des plus simples : un personnage récurrent et un nouvel auteur à chaque nouvelle aventure. La bible fournie à chaque auteur imposait quelques légères contraintes : le poulpe ne devait boire que de la bière, il avait son bar préféré, sa coiffeuse de petite amie, ses opinions anars… Au-delà de ces quelques caractéristiques imposées pour que le lecteur puisse s’attacher au personnage, il y eut autant de poulpes que d’auteurs.

J.-B. Pouy et les éditions Baleine ont ainsi publié des dizaines de poulpes écrits par des auteurs connus ou dont c’était le premier texte publié. Bien sûr, certains étaient de bons romans, d’autres l’étaient beaucoup moins. Un phénomène logique quand on réunit autant de plumes, novices ou confirmées, et qu’on publie plus de 200 aventures !

Pour J.-B. Pouy, il s’agissait avant tout de lancer une expérience collective aboutissant à une série littéraire populaire de qualité. Un anti-SAS, un contre-feux à Gérard De Villiers et consorts, dont les romans fleuraient bon le droitisme et les extrêmes. Aujourd’hui, l’aventure est terminée depuis maintenant quelques années. Les éditions Baleine ont cessé d’exister, le catalogue est passé aux mains du Seuil et la collection du Poulpe  dirigée par J.-B. Pouy, son créateur, s’est purement et simplement sabordée.

Que reste-il du Poulpe me demanderez-vous ? Difficile de répondre en quelques phrases. Le Poulpe, c’est d’abord une belle aventure éditoriale et humaine recelant quelques très bons romans noirs. C’est aussi la preuve qu’une série populaire peut produire une littérature de qualité, engagée politiquement et socialement. Il a toujours été de bon ton de fustiger la soi-disant bonne conscience gauchiste du Poulpe, de son instigateur et de ses contributeurs. Et même si certains épisodes en rajoutaient un peu sur la posture du chevalier rouge et noir sans peur et sans reproche, ce type de critique demeure trop facile. En effet, le poulpe est, par essence, libertaire et engagé. Il est donc normal de le voir plonger ses tentacules dans ce que la fin des années 1990 et le début des années 2000 ont connu de plus nauséabond. L’affairisme des élites, le FN et ses municipalités, les dérives politico financières, les injustices de toute acabit… Loin de la posture du « tous pourris », le Poulpe se veut le témoin de cette société inégalitaire, sans pour autant oublier d’en être l’acteur. Il rue dans les brancards et « fait sa révolution ». En tant que lecteur, ce fut (et c’est toujours) donc un réel plaisir de le suivre dans ses aventures où le plaisir de lire le dispute à celui de se dire qu’il est bon de ruer dans les brancards car, et ce n’est pas Gabriel Lecouvreur qui me contredira, seule la lutte paie !

Un poulpe parmi d’autres :

Saigne sur mer, de Serge Quadruppani (Baleine, 1995).

Quatrième de couverture : A la Seyne-sur-mer, il suffit qu’un candidat aux municipales qui promettait de faire des révélations soit abattu de deux balles de 11.43 pour que des affaires, vieilles de 10 ans et jamais résolues, remontent des profondeurs vaseuses. Pourquoi tant de gens mis en cause par la justice et la rumeur publique sont-ils encore en liberté ? Derrière les parrains que chacun connaît, y aurait-il un Superparrain qui les protège ? Faut-il chercher dans la ville voisine, à Toulon, où les étrangers ne sont pas toujours bien accueillis ?

Selon la légende, c’est au cours d’une soirée bien arrosée entre J.-B. Pouy, Patrick Raynal (ex directeur de la Série Noire) et Serge Quadruppani, qu’est née l’idée du personnage du Poulpe. Pas étonnant donc que Saigne sur mer soit la troisième aventure du poulpe après La petite écuyère a cafté de J.-B. Pouy et Nice, baie d’aisance de Patrick Raynal. Pas étonnant non plus qu’on y retrouve les thèmes qui ont fait la fortune du poulpe : panier de crabes provinciaux, Mafia, politiciens magouilleurs, argent sale… Autant de thèmes pouvant apparaître rebattus dans le polar moderne, mais dont Serge Quadruppani sait habilement tirer parti. Le lecteur est rapidement happé par l’histoire et se laisse balader de pistes en pistes, de faux semblants en faux semblants pour aboutir à un épilogue surprenant. A cela, s’ajoute l’expérience de replonger dans un roman ancré dans l’actualité politique et sociale de 1995. Un temps où les usines fermaient déjà et où le populisme faisait déjà son beurre avec les mêmes thèses que les Sarkozy de 2005.

Serge Quadruppani viendra à lautodidacte.org pour une soirée Café polar, le vendredi 13 janvier 2006, à 20 h 30.