ENFIN PRIS ?

 

Portrait documentaire d’une figure de la télévision

Après Pas vu pas pris, un documentaire sur la difficulté à faire programmer un documentaire sur les relations équivoques voire amicales entre politiques et journalistes, après La Sociologie est un Sport de Combat, portrait élogieux de Pierre Bourdieu, Pierre Carles dresse un nouveau portrait, celui de Daniel Schneidermann.

Vers une (auto)critique de la télévision ?

1989, Schneidermann, journaliste au Monde, écrit de nombreux articles et même un livre (Où sont les Cameras ?), très incisifs sur le monde des médias, allant même jusqu’à s’attaquer à un grand patron de la presse, Serge July, lui reprochant son « retournement de veste ». Carles décide alors de le contacter ; ils travaillent ensemble sur un reportage, construit sur le mode du documentaire animalier, traitant des hommes politiques (La Vie des Elites, 1990). M6, qui a commandé ce travail, prend peur et fait arrêter son tournage.

Daniel Schneidermann écrit un livre, intitulé Arrêts sur Images, qui traite de la télévision.

De son côté, Pierre Carles intervient dans des émissions pour analyser des extraits télévisuels. Son passage à la télévision sera très bref.

Schneidermann lance alors une émission d’un nouveau genre sur la chaîne « culturelle » du PAF, la cinquième. Arrêt sur images est une émission qui se veut critique vis-à-vis du média qui la supporte. Elle a pour but d’apprendre au télespectateur à lire les images. La télévision, à travers ce programme, ferait son autocritique.

Télévision et pouvoir médiatique

Or, il semble que la télévision n’accepte pas toutes les autocritique : ainsi, Carles ne trouve pas sa place dans le PAF, alors que ses analyses sont valables.

1996, Pierre Bourdieu va le démontrer en intervenant en tant qu’invité d’Arrêt sur Image. Il défend une thèse selon laquelle les différents intervenants, lors d’un débat télévisuel, ne sont pas traités de la même manière par le présentateur-animateur. Certains sont considérés comme des interlocuteurs à part entière, sont respectés, tandis que d’autres, moins habitués à intervenir à la télévision, d’un avis différent de celui du journaliste, non conforme à l’opinion majoritaire… ne sont pas aidés par l’animateur – alors que c’est son rôle – voire même sont « privés » de parole, interrompus intempestivement. Or, lors de cet Arrêt sur Image, Bourdieu estime ne pas avoir pu exprimer correctement son point de vue (ce qui renforce sa thèse) et écrit donc un article dans Le Monde diplomatique qui revient sur son passage télévisuel, l’analyse et y développe sa théorie. Schneidermann répond à cet article par journal interposé sans pour autant répondre à la question centrale : La télévision est-elle capable de s’autocritiquer ?

Schneidermann/Bourdieu : « Je t’aime moi non plus »

1997, Bourdieu écrit un livre (Sur la Télévision) dans lequel il revient sur les mécanismes de la télévision : elle ne peut supporter qu’une pseudo critique qui permet de faire de l’audimat tout en donnant bonne conscience à celui qui la pratique. Schneidermann, aux vues du succès de l’ouvrage, projette d’inviter à nouveau Bourdieu dans son émission. Ce dernier, échaudé par son premier passage, pose comme condition de pouvoir choisir des invités qui défendent les mêmes idées que lui. Le présentateur émet des réserves, l’émission aura finalement lieu sans le principal intéressé, avec pour tout défenseur un journaliste qui ne pense pas que Bourdieu soit accessible au grand public et, de ce fait, n’a pas sa place dans une émission télévisuelle. Carles décide de faire alors un reportage sur lui dans lequel le sociologue explique son point de vue (La Sociologie est un sport de combat). De son côté, Schneidermann écrit un livre qui se veut défenseur de la presse (Du journalisme après Bourdieu). Il veut y démontrer que les préjugés sur les journalistes véhiculés par Bourdieu (connivents avec le pouvoir, autocensurés, ne disant pas tout, schématisant à l’extrême…) sont faux et donne comme argument final que son ouvrage est plus volumineux que celui du sociologue…

Psychanalyse d’un journaliste

C’est sans doute une de ses interviews qui déclencha chez Carles l’envie de faire le portrait de Schneidermann, portrait qu’il compte compléter par un rendez-vous chez le psychanalyste. Carles s’y rend finalement seul, rapportant le discours de son sujet d’étude par l’intermédiaire d’extraits vidéo soigneusement choisis. Schneidermann revient sur la contradiction qui l’habite : aimer et critiquer la télévision. Il se dit être l’exception confirmant la règle, ce que le psychanalyste finit par qualifier de « narcissisme de la petite différence ». Enfin, Carles met en avant le fait que Schneidermann renie son attitude provocatrice des débuts quand il est à la télévision mais reste très offensif dans ses articles du Monde. Serait-il schyzophrène ? Pas le moins du monde ! Il ne fait qu’adapter son discours à son interlocuteur. Carles devance enfin les critiques qu’on pourrait lui faire. Oui, il fait bien ce reportage, car il éprouve une certaine jalousie plus ou moins consciente envers Schneidermann et cette autocritique, qui prouve l’honnêteté du réalisateur, autocritique que ne fait pas Schneidermann, légitime le travail de Carles.

Et après ?

Des manques, mais…

Bien que le parti pris du réalisateur soit un peu trop apparent pour qualifier son travail de scientifique, bien qu’il axe son reportage sur des personnes sans généraliser son propos (ce qui aurait été faisable et très révélateur sur le fonctionnement de la télévision), bien que certaines affirmations ne soient pas vraiment démontrées, que le raisonnement soit seulement esquissé, utilisant l’humour pour masquer certaines incomplétudes, Carles construit un documentaire intéressant.

Le débat, un leurre médiatique

Il propose un enchâssement de divers documents vidéo sur Bourdieu mais également d’autres personnes à la sensibilité proche de celle du sociologue (Halimi, Chomsky). Ces différents penseurs développent une idée qui nous permet de considérer le paysage audiovisuel avec un regard nouveau : l’image du débat est une forme soft du catch. C’est  donc un spectacle, monté de toutes pièces. Or, le présupposé veut que le débat soit une représentation télévisuelle de la démocratie. Refuser le débat, c’est refuser la démocratie, c’est refuser la critique et c’est donc avouer la faiblesse de son propos.

Le débat impose la simultanéité de la réponse, ce qui peut engendrer une simplification dangereuse de la pensée. Les propos sont alors limités à des lieux communs qui n’ont pas besoin d’être démontrés pour être compris, contrairement aux idées innovantes, dissidentes qui, sans un long discours explicatif, ne peuvent être que rejetées.

Et alors ?

Nous pouvons en tirer deux conclusions : soit le débat est une parodie de démocratie, on veut nous faire croire qu’il permet à tout un chacun de s’informer et surtout de s’exprimer. Et du coup, on veut nous faire croire également que la télévision est la dernière arme pour le citoyen d’influencer le pouvoir.

Soit la démocratie est un système déficient et sa représentation télévisuelle ne peut que reproduire ses lacunes, injustices…

A notre première hypothèse, nous pouvons répondre que la diffusion des idées de manière contradictoire peut se faire en dehors du débat, avec des supports qui permettent à tout un chacun de développer ses idées. A notre seconde hypothèse, nous suggérons la mise en place d’un système qui permette à tout individu de s’impliquer réellement dans la vie politique, qui lui laisse la réelle possibilité de s’exprimer et de décider, mais je ne développerai pas plus ici cette idée, vous savez sans doute à quoi je fais allusion…