LA DOCTRINE SOCIALE DE JEAN-PAUL II

Du côté des patrons

La doctrine sociale de l’Eglise apparaît avec l’encyclique Rerum novarum, promulguée par Léon XIII en 1891.

Ce document sort plus de quarante après la publication du « Manifeste » de Marx, vingt ans après la Commune de Paris et l’insurrection d’origine anarchiste qui avait secoué la Romagne et le Matese. Il apparaît pendant une période de poussée insurrectionnelle des prolétaires.

Le choix révolutionnaire du mouvement ouvrier international éclaire les contradictions du régime capitaliste qui se fonde sur l’exploitation des travailleurs et la recherche du maximum de profit pour les patrons.

Même l’Eglise était mise en discussion par l’action des ouvriers, qui démasquaient les liens entre sa doctrine morale et les exigences du capitalisme. Ce dernier se servait de la couverture et de la bénédiction de l’Eglise pour son œuvre d’exploitation.

En effet, l’Eglise, avec son œuvre pastorale s’appuyant sur un vaste réseau, incitait les exploités à la résignation et à attendre leur libération dans un autre monde.

L’institution « Eglise » sent donc l’urgence de prendre une position face au mouvement social qui mettait en doute son enseignement et son positionnement politique et qui risquait d’entraîner également les paysans et ouvriers catholiques, habitués à entendre parler (quoique en termes abstraits et moralistes) d’un Dieu qui protégeait les pauvres et les derniers. Sa volonté semblait être plus représentée par le mouvement ouvrier que par une Eglise hiérarchique, impliquée dans la dynamique d’exploitation patronale.

Dans l’encyclique Rerum novarum, Léon XIII se préoccupait de définir les droits « naturels » des travailleurs, conseillant aux patrons, dont le rôle social était largement reconnu et valorisé, de traiter humainement leurs ouvriers. L’anticapitalisme du pape n’allait pas plus loin et, surtout, ne voulait absolument pas mettre en question le système d’exploitation de l’homme par l’homme. Il se limitait à invoquer une humanisation de la condition ouvrière, complètement confiée au bon cœur des capitalistes.

Donner donc l’agneau au loup.

Par contre, contre les organisations socialistes, l’anathème du pape était fort et clair, au point de ne pas rendre crédible la thèse qui voudrait positionner l’Eglise entre capitalisme et socialisme.

En 1991, deux ans après la chute du mur de Berlin, qui avait sanctionné d’une manière symbolique la fin de l’expérience du socialisme d’Etat, Jean-Paul II publiait la « Centesimus annus ».

L’intention était de fêter le centenaire de la « Rerum novarum », mais surtout de réaffirmer la clairvoyance de la doctrine sociale de l’Eglise, qui avait prévu et voulu la fin de la dictature soviétique.

La « Centesimus annus » est la troisième encyclique sociale de Wojtyla et elle a été précédée de « Laborem Excercens » (14-09-1981) et « Sollicitudo Rei Socialis » (19-02-1988) qui, au fond, ne s’éloignaient pas de l’enseignement traditionnel de l’Eglise en ce qui concerne le social.

La caractéristique de « Centesimus annus » est l’épisode historique qui l’inspire (la chute du mur, beaucoup plus que le centenaire de la première encyclique sociale), qui montre comment l’enseignement social de l’Eglise s’est formé sur des positions anticommunistes, avec pour but d’empêcher toute tentative d’émancipation du mouvement ouvrier.

En 1989, donc, ce choix idéologique était récompensé par l’histoire ou par ceux qui écrivent l’histoire des vainqueurs, qui mettent dans le même panier les espérances et les luttes du prolétariat international et l’obtuse et violente dictature stalinienne.

Dans les premières pages du document, Wojtyla fait une description haute en couleurs de la condition ouvrière de la fin du XIXe siècle, soulignant les importantes cadences de production auxquelles étaient soumis les ouvriers dans les usines et qui n’étaient déterminées que par la logique du profit.

Le travail était transformé en marchandise « qui pouvait être acheté et vendu sur le marché et son prix était réglé par la loi de l’offre et de la demande, sans se préoccuper du minimum vital nécessaire pour l’entretien des personnes et de leur famille ».

Par conséquent, la société a été « divisée en deux classes séparées par un profond fossé », situation qui favorisait la propagande des idées socialistes, souvent violentes, et mettait en danger la paix sociale, menacée par une possible révolution sociale. C’est bien la nécessité de rétablir la paix qui avait poussé Léon XIII à condamner le premier la lutte des classes, tout en étant conscient que « la paix se construit sur la justice ».

Wojtyla réaffirme la condamnation de la possibilité d’une émancipation ouvrière, en accordant aux exploités comme possibilité d’émancipation la seule option de la charité patronale. Les conditions fondamentales que la doctrine de l’Eglise reconnaît pour garantir la justice sociale sont : le droit des ouvriers à l’association, la limitation des heures de travail, le droit au repos, le traitement humain des femmes et des enfants pour ce qui regarde les heures et les charges de travail, le droit à un juste salaire.

Le tableau qui s’esquisse est celui du réformisme « illuminé » qui, déjà à la fin du XIXe, avait comme seule raison d’être la tentative de trouver une alternative au programme communiste révolutionnaire, qui mettait en discussion l’ordre politique et économique de la société et l’idée même de la division en classes. Réformisme qui ne va pas au-delà de la demande d’un salaire suffisant au soutien de la famille du travailleur. Très peu de chose comparé aux revendications que la partie la plus avancée du prolétariat avait formulées et soutenues avec des luttes toujours plus radicales.

Talonné par le développement du mouvement révolutionnaire, l’Eglise de Léon XIII avait joué la carte du réformisme, résolvant le problème de la contradiction capital-travail dans des termes strictement moraux.

Wojtyla, à son tour, récupère le moralisme philosophique de son prédécesseur et en fait l’unique clé d’analyse du monde de la production capitaliste, en faisant coïncider la justice humaine avec la réalisation de la justice divine, parce qu’ « il n’y a pas de solution de la question sociale en dehors de l’Evangile ».

En effet, les questions sociales peuvent trouver dans l’Evangile leur espace de vérité et une position clairement éthique.

Dans cette position manque, comme toujours, le recours aux sciences sociales et aux moyens d’analyse qui ne résolvent pas la question sociale avec un appel à la bonne volonté des riches, mais analysent d’une manière claire les mécanismes de l’exploitation patronale et font la lumière sur les causes et les pratiques pour les dépasser.

Pour l’Eglise, au contraire, aujourd’hui comme au temps de l’encyclique « Rerum novarum », l’Etat, à travers l’action de riches bienfaiteurs et de mécanismes de prévoyance sociale, doit permettre de soigner et de secourir les ouvriers, les faibles et les nécessiteux. Les pauvres et les exploités sont toujours l’objet des soins des bienfaiteurs, jamais sujets actifs de leur propre émancipation sociale. En effet, en dehors de la stratégie révolutionnaire, il n’y a d’espace que pour le réformisme qui perpétue à l’infini le mécanisme de l’exploitation.

Dans ce contexte, le recours à la justice, après avoir nié le droit à la lutte de classes, devient seulement un exercice de style, rendu encore plus inopérant par l’idée que cette justice est une valeur transcendante de dérivation divine, plutôt qu’une dynamique socio-politique non déformée par les différences de classes et les mécanismes d’exploitation.

Condamnation de la lutte des classes, défense du « droit naturel » à la propriété privée et acceptation du rapport de travail salarié sont les fondements de l’enseignement social de Jean-Paul II. C’est à travers ces valeurs que le capitalisme est accepté comme le seul système possible d’organisation sociale des êtres humains.

Souligner « sévèrement » l’aspect matérialiste et la marchandisation des rapports ne met en effet pas en question sa validité, puisque pour le pape tout cela est une dégénérescence du système et non le corps même du capitalisme, qui produit pour le profit et non pour satisfaire des besoins réels.

Le socialisme, au contraire, est « nécessairement » gâtée par son matérialisme, qui a comme conséquence logique l’athéisme.

C’est comme ça que le sens même du socialisme est non réformable et destiné à être condamné sans appel par l’Eglise.

En confirmant la condamnation de la lutte des classes, le pape souligne que l’expérience de la chute des régimes de l’est, due à une participation non-violente des masses, montre à quel point la théorie classique de la libération sociale, qui prêche des formes de lutte violentes, est fausse et dangereuse.

Les régimes, selon Wojtyla, peuvent être abattus sans l’utilisation des armes et de la violence. Si cela, naturellement, est souhaitable (même Malatesta espérait une révolution qui limiterait au maximum, sinon abolirait, l’utilisation de la violence dans le processus de libération), il faut cependant préciser que la participation des foules au processus de démocratisation des pays de l’Est n’avait pas un caractère de classe, et n’assumait pas des formes révolutionnaires.

Ça a été davantage l’implosion d’un système politique et économique insuffisant, bureaucratique et en crise depuis longtemps. La participation pacifique des masses a plus mis en évidence que provoqué cette implosion.

N’importe comment, dans certains pays de l’Est aussi, on a vu des scènes de violence, comme en Roumanie après Ceaucescu, où le passage du régime dictatorial à l’exploitation capitaliste a été aussi caractérisé par des violences dans la rue. Toutefois, dans ces cas, l’Eglise n’a pas été offusquée et n’a pas mis en discussion la légitimité du processus de libération des roumains. La doctrine sociale de l’Eglise, en effet, semble ne se préoccuper que de la violence ouvrière et cela parce que les papes, dans leurs écrits, n’avaient comme objectif que d’empêcher l’émancipation radicale des exploités. C’est pour cela qu’ils n’ont pas voulu souligner que le système capitaliste, à qui l’Eglise confie le destin de toute l’humanité, repose sur l’exploitation du travail salarié et l’opposition entre classes sociales. La lutte des classes est indissociable du système capitaliste. Elle représente la réaction de ceux qui subissent la violence et se justifie à travers la dynamique du conflit capital-travail où tous les travailleurs sont la partie faible et maltraitée.

De cette organisation en classes, les chrétiens sont les premiers responsables, vu que, dans leur histoire, ils n’ont pas dédaigné le pouvoir et l’utilisation de la violence que l’exercice du pouvoir entraîne.

Cela pourtant n’est pas écrit dans les encycliques sociales des papes.

(Traduit de Umanita nova)