NOUS AVONS REÇU
REDECOUVRIR L'ANTI-ŒDIPE
Gilles Deleuze, dans son Abécédaire, espère que le livre écrit avec son
compère Félix Guattari sera redécouvert un jour. Deleuze explique qu’après 1972,
date de parution de l’ouvrage, la psychanalyse s’est totalement reconstituée
comme avant ce choc.
L’acuité de ce qui est dit dans L’Anti-Œdipe, Capitalisme et
Schizophrénie est donc toujours aussi vive et nette.
Le plus grand apport me semble la vision du délire de Guattari et
Deleuze. On ne délire pas qu’à partir de flux familiaux, on ne délire pas que
du papa/maman, on délire du social, de l’Histoire, de la géographie…
Le délire est toujours un délire-monde comme
on le voit dans les nombreux délires mystiques, christiques, lucifériens qui
peuplent à tort (question de la place du producteur de délire dans la société) ou
à raison (le danger pour les autres) les lits des hôpitaux psychiatriques.
C’est un cri en faveur de ce délire-monde
qu’ont poussé les deux tenants de la schizo-analyse
contre les processus d’œdipianisation de la
psychanalyse, l’exigence faite aux schizophrènes de retourner au papa/maman là
où ils sont à des niveaux totalement différents. Deleuze/
Guattari se distinguent également de l’anti-psychiatrie qui par sa
vision de la famille du schizophrène et de ses facteurs pathogènes, anxiogènes,
fait encore du familialisme : les auteurs articulent leur concept avec leur
vision du système capitaliste. Pour eux, le capitalisme n’assume pas ses
productions. De même que le système despotique crée des paranoïas, le
capitalisme crée des schizophrènes, c’est-à-dire des individus ayant décodé le
système capitaliste. Mais ces flux décodés, le capitalisme n’en veut surtout
pas et fait jouer de sa puissance morbide de coercition en enfermant ce que
Deleuze et Guattari nomment ses « savants », ses « artistes », son
accomplissement. Nous faisons donc l’hypothèse provisoire avec Deleuze et
Guattari que les schizophrènes ont atteint un degré de lucidité supérieur à
d’autres individus et qu’ils ont donc des choses à nous apprendre. Un détour
par Jean Rouch et ses Maîtres-Fous est ici
indispensable pour comprendre tout à la fois ce que Deleuze et Guattari
entendent par Délire-Monde et ce qu’ont à nous
enseigner ceux qui donnent libre cours à leur délire. Les Maîtres-Fous
est un récit ethnographique. Rouch y filme la journée d’une secte religieuse
qui se réunit à l’écart des villes pour des pratiques rituelles : entrées en
transes d’individus totalement connectés à leur environnement social, ces
instants sont pour les participants une autre manière de vivre leur quotidien
de travailleurs. Le soldat devient Général dans la transe, chaque individu est
traversé par les flux sociaux qui le composent.
Rouch compare cette journée de rites aux pratiques d’inauguration d’un
bâtiment public avec son cortège, ses représentants, son public. Il en ressort
une véritable paix intérieure pour les participants que la caméra filme en gros
plan sur leur lieu de travail le lendemain. Jean Rouch conclut : il semble que
ces pratiques tiennent décidément quelque chose que nous n’avons pas découvert.
Cette stratégie d’adaptation aux contraintes de la vie urbaine que pratique ce
cercle, cette micro-société, doit nous faire
réfléchir sur ce qu’il nous reste à découvrir du monde psychique.
Afin de conclure cette dérive à partir de L’Anti-Œdipe, je voudrais
dire qu’il ne s’agit pas d’enlever chacun à ses responsabilités. Il est sûr
qu’il est plus facile de vivre dans un monde où les hommes ne délirent pas trop
: cela permet de mieux s’entendre, de parler de choses communes, de se
concentrer sur la vie collective. Je dresse simplement le constat qu’il n’y a
aujourd’hui plus vraiment de lieu pour le délire comme il pouvait en exister
dans les années 70 : le délire au sens de sortie de la réalité est à la fois
partout (dans les moments de fête notamment) et nulle part.
La question posée par Deleuze et Guattari dans leur ouvrage est celle
d’une responsabilité du capitalisme dans la production de parcours difficiles. Il
convient de ne pas répondre ici à ce problème étant bien évident que l’Histoire
a connu de nombreux individus aux états limites : il a simplement fallu
attendre la naissance de la psychiatrie puis de la psychanalyse pour parler
d’états borderline.
Si le monde psy vous intéresse,
contactez moi par l’intermédiaire de Drapeau noir pour des rencontres, des
échanges et pourquoi pas la constitution d’un groupe.