INTERVIEW DE PATRICK PECHEROT

(Deuxième partie)

 

DN : Question traditionnelle. Il y aura-t-il une suite aux aventures de Nestor ?

P. P. : Nestor va connaître une troisième aventure à laquelle je travaille en ce moment, voilà ! Elle n’a pas encore de titre, c’est de toute de façon pour l’instant un peu « top secret » ! Mais je suis en train de travailler à un troisième et dernier volet de la série qui n’a pas de nom d’ailleurs ! Mais, j’ai vu que par un curieux hasard le deux premiers avaient un double B dans le titre donc, maintenant, je me sens obligé d’en trouver un troisième. Et ça commence à virer à l’obsession ! Ça se passera, par contre, au début de la guerre.

DN : Quelle regard portes-tu sur l’édition en général et la situation de la Série Noire en particulier (NDLR : l’interview a été réalisée en décembre 2004). Je rappelle que Patrick Raynal, patron de cette dernière depuis plus de 10 ans, a négocié récemment son départ pour Fayard, emportant avec lui de grands auteurs tels que Crumley, etc. De plus, depuis quelques temps, les ventes ne sont pas folichonnes pour la Série noire.

Quel regard, en tant qu’auteur, portes-tu sur le monde de l’édition, sur ce qui se passe dans les collections de polar, la Série noire et autres ?

P. P. : J’ai un regard qui n’est pas très intéressant, en fait. Le monde de l’édition est un monde qui fonctionne exactement comme les autres secteurs de l’économie, c’est un petit pan de l’économie. Alors, il a la particularité, comme les industries du spectacle, de travailler sur l’économie et aussi sur la culture, c’est ce qui fait sa particularité. En partant de là, je dirais que c’est un monde qui est soumis aux mêmes règles, aux mêmes lois, aux mêmes ratés, aux mêmes querelles que n’importe quel autre monde. Il est touché en ce moment par un phénomène de concentration, c’est ce qui peut lui donner un côté un peu inquiétant. Quid des auteurs et des sujets peu porteurs ou peu vendeurs avec un monde de l’édition qui serait concentré à l’extrême et qui répondrait à des critères basés uniquement sur la diffusion et la diffusion à travers des réseaux qui, eux-mêmes, ne sont pas forcément des réseaux de professionnels très pointus, mais plutôt de simples réseaux de vente.

Bon, ça, je pense que c’est une interrogation que tout le monde a ! Parallèlement, il ne s’est jamais publié autant de livres qu’aujourd’hui et, sans doute, jamais autant d’auteurs n’ont été édités qu’aujourd’hui à travers tous les genres : romans, essais, docu, les livres de cuisine, enfin tout ce qu’on veut. Les bouquins, ça pullule ! Ça, c’est quand même le côté positif de l’édition d’aujourd’hui. Et, en ce qui concerne le polar, je ne suis pas sûr que la Série noire se vende peu. Elle se vend sans doute beaucoup moins qu’à sa création, mais à ce moment-là, elle était seule sur le marché, il n’y avait pas d’autres collections de polar de poche. Enfin, je ne veux pas dire de bêtises. Je crois qu’il y avait aussi le Masque et le Fleuve noir, mais ils avaient chacun leur créneau. La Série noire, c’était les trucs un peu plus épicés, voyous, bandits américains, enfin, tout ce qu’on veut, vrais faux américains, etc.

Donc, la Série noire, sous la direction de Patrick Raynal, se portait plutôt bien. Il a donné une âme à cette collection. Il n’y a eu que trois directeurs de la Série noire : Marcel Duhamel, Robert Soulat et Patrick Raynal. Ce dernier est, je pense, quelqu’un de très marquant pour le polar. Il a vraiment servi la Série noire, il a servi les auteurs. Un certain nombre d’auteurs comme moi n’auraient sans doute jamais été publiés. Parce que P. Raynal a su découvrir des gens. Soit des grands noms du polar (tu citais Crumley, il en a fait découvrir aux français qui n’étaient pas forcément très connus aux USA non plus) et il a permis à des jeunes auteurs de faire leurs armes dans sa collection et, à ce titre là, chapeau ! Patrick ! En plus, il a un « pif » extraordinaire, donc je suis sûr que sa collection chez fayard va être tout aussi intéressante que celle qu’il a animée à la Série noire. Même s’il est appelé à publier moins de titres, parce que ce n’est pas ce qu’il cherche non plus.

Donc, voilà, le polar. On verra bien ce qu’il devient. Régulièrement, on prédit sa mort, c’est un peu comme le Rock’n roll : on dit c’est mort, sauf que, à ma connaissance, ça existe toujours ! On verra de quoi l’avenir sera fait demain.

DN : Dernière question, toujours sur le polar, quels sont tes auteurs préférés, tes auteurs fétiches, ceux qui t’ont marqué ?

P.P. : Euh ! Il y en a pas mal donc je vais essayer de me limiter. Mais, récemment, Christine Duriez, l’attaché de presse de la Série noire, m’a dit en rigolant : « Patrick, tu ne fréquentes que des morts ! ». Et je me suis rendu compte qu’elle avait raison, ça doit être mon côté « chambre verte » de Truffaut, c’est possible. C’est vrai que je lis beaucoup de morts, et mes auteurs fétiches sont d’abord les « anciens », parce que j’aime bien rendre hommage aux vieux. C’est bien évidemment R. Chandler, que je mettrais, pour moi, en numéro un, s’il y avait un classement à faire. Et puis après, une liste où l’on retrouve D. Hammett, D. Goodis, Chester Himes, Mac Coy, enfin vraiment tous ceux qui ont fait le genre noir américain.

Et puis, côté français, parce que je suis très attaché au polar français. Je pense qu’il y a un ton qui est particulier, sans doute venu d’une greffe entre le roman noir américain et puis quelque chose qui existait en France, qui n’était pas du policier mais qui était plutôt les romanciers naturalistes du XIXe siècle et les feuilletonistes, certains ayant émargé chez les deux. Et, tout ça a fait une greffe pour donner un ton très particulier. Donc, là, les anciens sont effectivement Malet, Héléna et en « numéro un », jean Amila.

Pour les plus récents, j’ai vraiment une grande, grande admiration pour James Crumley, qui a une écriture absolument magnifique, une superbe écriture ! Je crois qu’on ne comprend rien à la génération des anciens du Viêt-Nam, des gens qui ont été déglingués par cette période, si l’on n’a pas lu Crumley.

J’ai une grande passion pour un polar mythique d’un auteur qui n’a écrit qu’un polar mais qui est fabuleux : Un privé à Babylone. Je le relis sans cesse. C’est un ouvrage de Richard Brautigan, qui écrivait plutôt des poèmes et de très courtes nouvelles. Et puis, parmi les contemporains, j’ai fait une découverte totale avec quelqu’un qui faisait du cinéma, Michael Cimino (Dear hunter, L’année du dragon, etc.). Il est l’auteur de deux romans avec une écriture tout à fait étonnante. Voilà quelques noms que je peux citer, je suis en train d’en oublier des tas… Ah oui ! Outre P. Raynal, pour qui j’ai une grande admiration et une grande amitié, il y a Didier Daeninckx qui est, pour moi, le révélateur. S’il n’y avait pas eu Daeninckx, c’est comme Raynal, je n’aurais sans doute pas écrit… Oui, Daeninckx, en français, envers et contre tout. Les bouquins de Didier Daeninckx, ses romans, je les trouve prodigieux et je pense que, par certains côtés, certaines pages de Didier Daeninckx, ne sont pas loin d’être à la hauteur d’un grand maître tel que Simenon. Il faut relire Simenon, tout à l’heure on parlait de Tiuraï et de Tahiti. Relisez Touristes de bananes, il est en folio, je crois ! C’est un roman impitoyable, pas policier mais noir, sur le microcosme des petits blancs à Tahiti. C’est très noir et c’est très beau !

DN : Eh bien, Patrick Pécherot, merci, quelque chose à rajouter ?

P.P. : Euh, merci !

Vous pouvez bien sûr trouver les bouquins de Patrick Pécherot à lautodidacte.org.