UN PONTIFICAT À L’EMBLÊME

DE LA RESTAURATION THÉOCRATIQUE

(Première partie)

 

Un loup habillé en agneau

Le délire nécrophile déchaîné par les médias autour de l’agonie et la mort de Wojtyla ne s’est pas encore arrêté, et sous la vague d’émotion que la mort de Jean-Paul II traîne avec soi, on entend parler du pape qui a accompagné la fin du communisme, de sa grande capacité de communication, de l’homme moderne et novateur, du défenseur du droit des faibles, de celui qui a valorisé le rôle de la femme dans la société.

Pour témoigner de ces vagues et retentissantes affirmations, on nous fournit des images et des anecdotes, jamais de vrais arguments.

Tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’apologie que les pouvoirs en place tissent autour de la figure du pape mort n’ont pas d’espace public de communication et aucune possibilité de contradiction.

L’image qui nous est transmise de Jean-Paul II est une construction médiatique qui a été et est utile au projet de restauration du pouvoir traditionnel de l’Eglise et dans l’Eglise.

Si on essaye d’analyser ce pontificat à la lumière du renforcement de la centralité du rôle monarchique du pape, nous ne pouvons pas voir que pour y parvenir il faut un réseau d’ « acteurs », constitué d’évêques, prêtres, « laïcs militants », politiciens consentants et médias manipulables.

Le rôle politique de cette importante et forte partie de la société occidentale a été synthétisé par les gestes et les actions symboliques du pape, mais il deviendrait incompréhensible si on se contentait d’analyser la seule œuvre de Wojtyla. Œuvre toujours soutenue par les parties les plus réactionnaires de l’Eglise traditionnelle.

En effet, l’Eglise romaine, liée au modèle de la trinité réaffirmé dans le concile Vatican Ier (1868-1870), était sortie mal en point du concile Vatican II décidé par le pape Jean XXIII.

Dans les sessions de ce concile qui ont eu lieu en 1962-1965, les participants définirent d’une manière plus libérale la nature missionnaire de l’Eglise, son ouverture sur le monde, l’importance de l’œcuménisme, la possibilité d’être sauvé « extra ecclesiam » (en dehors de l’Eglise).

Plus que les textes du concile (Vatican II), considérés avant-gardistes et presque révolutionnaires, mais bien éloignées des exigences d’émancipation qui étaient en train de se construire dans la société, ce sont les changements sociaux en cours et la révolution culturelle et politique qui accompagnait le mouvement de 68 qui ont poussé l’Eglise officielle à réfléchir sur ses institutions et sur le besoin de démocratie que le clergé de base avait ressenti.

Une partie non négligeable du clergé séculaire, appuyée par l’action des catholiques laïcs, poussait à l’ouverture de débats sur le rôle de la femme dans l’Eglise et dans la société, sur le mariage des prêtres, sur la possibilité pour les laïcs d’accéder, sans la médiation du sacerdoce, au culte divin.

Cette poussée d’émancipation interne, freinée par une hiérarchie qui, malgré le concile prétendument modernisateur, restait fermée à tout changement, donne vie à des scissions et à la naissance des communautés chrétiennes de base. A l’intérieur de ces communautés, la différence entre laïc et prêtre était abolie et le militantisme politique progressiste des adhérents était encouragé.

L’expérience des prêtres « giovannei » (qui se référaient à Jean XXIII) fut également importante. Sans rompre officiellement avec l’Eglise, ce courant favorisait la naissance d’un désaccord diffus au sein de celle-ci. Il proclama la légitimité du divorce, l’illégalité du concordat entre Eglise et Etat, la possibilité pour les femmes de dire la messe. Les plus hardis affirmaient aussi la moralité, comme choix extrême, de l’avortement.

Une partie importante du monde catholique, en contradiction avec l’habitude de l’Eglise, commença la « dangereuse chute » de la manifestation libre de sa propre conscience, avec pour slogan : « l’obéissance n’est plus une vertu ».

Le reflux des mouvements sociaux et la vague réactionnaire qui secouèrent la société italienne après 1977 ont permis au secteur le plus réactionnaire de l’Eglise de reprendre force et capacité d’initiative.

En 1978, en conséquence de tout cela, est élu Karol Wojtyla.

Le choix de l’archevêque polonais comme « successeur de Pierre » n’a pas été dû au hasard. Connu pour son viscéral anti-communisme et pour ses positions morales rigides, exprimées publiquement à de nombreuses reprises, Wojtyla incarnait le modèle du conservateur classique attaché d’une manière rigide au magistère catholique et au dogme de l’infaillibilité papale établi lors du concile Vatican Ier comme dernier soubresaut du pouvoir théocratique de l’Eglise, qui, quelque temps plus tard subira la défaite de Porta Pia. (20-06-1870 : Rome devient capitale de l’Italie.)

L’« extraordinarité normale » du pontificat de Wojtyla est constituée de la reprise effrontée d’un projet abandonné momentanément par l’Eglise face aux poussées socialistes et libérales du XIXe siècle et aux mouvements d’émancipation prolétaires de la deuxième partie du XXe. Ce projet prévoyait le retour de la théocratie, à travers la négation et la répression de toute velléité démocratique à l’intérieur de l’Eglise, de la société civile et l’abolition de la séparation bourgeoise de l’Eglise avec l’Etat. On qualifie de « normal » ce projet puisque l’acceptation individuelle de l’Evangile du Christ porte en soi, comme conséquence naturelle, le projet social théocratique. L’« extraordinarité » de l’action de Wojtyla, au contraire, consiste à avoir mis en œuvre, sous des formes modernes et attrayantes, un projet politique aussi ancien, réactionnaire et liberticide.

Pour mettre en lumière le rôle de ce pape, il est important d’analyser la politique des punitions, la stratégie de la sanctification, le magistère moral et social.

Analysons tout d’abord la politique des punitions. Les autres aspects seront analysés ensuite.

Le spectacle du dialogue et la réalité de la punition

Télévisions et journaux ont toujours présenté Jean-Paul II comme « l’homme du dialogue », attentif à valoriser les différences, respectueux envers les autres religions, défenseur du dialogue œcuménique avec les orthodoxes et les évangélistes. En réalité, il a serré la vis contre toutes les cultures religieuses non catholiques et a persécuté avec force même les théologiens catholiques qui soutenaient le dialogue inter-religions et œcuménique qui ne serait pas seulement mise en scène pour le spectacle médiatique.

La nécessité du dialogue œcuménique a été beaucoup plus ressentie dans les pays où les Eglises « sœurs » étaient dans l’obligation de vivre côte à côte : Allemagne, Angleterre, Russie, monde slave, Etats-Unis.

En 1979, à peine un an après sa nomination, Jean-Paul II suspendait de sa fonction de professeur Hans Kung, théologien suisse très renommé, qui avait participé au concile Vatican II comme expert. La punition affligée à Kung n’était en aucun cas due au hasard : le théologien, en effet, avait toujours soutenu des positions sévères et avait souligné avec clarté les erreurs et les graves fautes historiques de l’Eglise.

Kung a été l’apôtre du dialogue œcuménique en Suisse et en Allemagne, où protestants et catholiques divisent en deux la société.

L’œcuménisme prêché par Kung, comme tout œcuménisme voulant être un minimum plausible et permettre un dialogue, se base sur un redimensionnement de la centralité de l’« évêque de Rome » et sur la valorisation du « Peuple de Dieu », selon la lecture progressiste des documents du concile Vatican II.

En plus, il a été le fondateur de Concilium, revue théologique défendant des positions non papistes, très proches, bien que restant dans l’ère catholique, de certaines thèses protestantes.

L’intervention du Vatican était destinée à contrer l’activité de Kung et son influence, mais a voulu condamner avec lui une partie du catholicisme qui avait comme objectif principal le dialogue avec les évangélistes.

La goutte qui a fait déborder le vase et qui a donné vie au cas Kung a été un article écrit par le théologien pour faire le bilan d’une année de pontificat de Wojtyla.

Kung, après seulement un an de pontificat, avait montré comment la politique de Wojtyla tendait à regrouper tout le pouvoir dans les mains de la Curie romaine. En plus, comme lui-même a eu l’occasion de le redire, après chaque voyage du pape dans les pays visités, éclataient des conflits politico/dogmatiques entre les différentes confessions chrétiennes, suite aux tentatives du pape de réanimer par sa présence la suprématie de l’Eglise romaine.

Selon Kung dans la politique de Jean-Paul II : « le paradigme de la contre-réforme a gagné et l’Eglise est devenue une forteresse. Ce pape et son fidèle cardinal Ratzinger veulent revenir au Moyen âge ».

Le rôle de la curie romaine, représentée par l’intransigeant cardinal Ratzinger, sera toujours plus renforcé par l’action politique de Wojtyla, au détriment du dialogue inter-ecclésiastique, œcuménique, qui ne peut naître qu’avec la possibilité de relativiser la « suprématie de Pierre ».

Ce qui frappe dans l’action organisée par la « brigade Wojtyla », c’est l’absolue inconséquence entre la proclamation du dialogue et l’action bénédictine dans la répression de toute dissidence.

N’importe comment et à la barbe des opérations répressives menées par le Vatican, la mécontentement se répandait dans l’Eglise catholique face à la concentration autoritaire du pouvoir poursuivie par le pape Wojtyla.

Le théologien Bernard Haering, dont le poids est indiscuté dans la théologie morale catholique, critique durement, en 1989, la position du pape sur la contraception.

Cent soixante trois théologiens allemands, hollandais, autrichiens et suisses publient la « Déclaration de Cologne », dans laquelle il y a des phrases de cette teneur : « le pape fait des choses qui sortent de son rôle », « le pape utilise d’une manière erronée son pouvoir », « pour cela, le pape doit s’attendre à des désaccords ».

La contestation s’appuie sur trois points : le choix des évêques par le pape, contre les avis locaux ; l’attribution des chaires dans la faculté catholique faite selon les sympathies de Rome ; la position du pape sur la contraception qui mortifie la conscience des laïcs.

Bien que la curie romaine, à travers les discours du très connu Joaquin Navarro, tente de réduire la contestation à un problème local, dans la réalité, la révolte des théologiens fait tâche d’huile. Des textes dissidents, signés par des centaines de théologiens italiens, espagnols, brésiliens sont publiés.

Des intellectuels catholiques français écrivaient : « les évêques et le Vatican tuent la liberté. 1989 est une année de bouillonnement et de révolte à l’intérieur de l’Eglise afin de bloquer le projet théocratique de concentration du pouvoir soutenu par l’« homme du dialogue ».

Avec une vitesse inhabituelle, Ratzinger et la congrégation pour la doctrine de la foi (l’ex-saint office de l’Inquisition) qu’il préside promulguaient un document « Donum veritatis » où est confirmée la vocation ecclésiastique du théologien, ce qui, traduit en termes laïcs, signifie l’empêchement pratique de tout enseignement qui n’est pas dans la ligne menée par le pape et le saint-office.

La publication de ce document a marqué le début d’une série de suspensions « a divinis » (ce qui signifie l’impossibilité pour les prêtres indignes d’exercer son travail) et a circonscrit d’une manière drastique les phénomènes de désaccord qui s’étaient manifesté dans l’Eglise en utilisant des menaces, des persécutions et des condamnations.

En faisant taire les dissidents, il était facile pour Wojtyla de stopper toute tentative de modernisation de l’Eglise, de dialogue œcuménique (réaffirmation de l’interdiction de célébrer l’eucharistie avec des évangélistes), de rapprochement interreligieux, à travers la persécution des théologiens asiatiques et latino-américains.

Le bûcher moral du saint-office de Ratzinger s’est abattu en particulier sur le théologien Tyssa Balasuriya, cingalais, directeur de la revue Voices from the third world, de l’association des théologiens du tiers-monde, de tendance socialiste radical. Le théologien, excommunié en 1996, fut réadmis dans l’Eglise l’année suivante, après s’être publiquement humilié et avoir fait amende honorable pour ses fautes doctrinaires.

La faute du théologien, à part des détails, a été celle d’avoir favorisé un rapprochement entre les différentes religions asiatiques (les catholiques en Asie représentent à peine 2 % de la population).

Pour terminer cette première partie, on se limite à rappeler comment l’« homme du dialogue » a poursuivi avec acharnement tous ceux qui, à l’intérieur de l’Eglise catholique, faisaient du dialogue œcuménique et inter-religieux leur propre raison de vivre.

(Traduit de Umanita nova)