SUR LES MANIFESTATIONS LYCÉENNES
Ce texte, écrit début avril,
n’aborde bien sûr pas ce qui s’est passé ensuite, mais il nous a paru
intéressant de le publier même si nous n’en partageons pas toutes les analyses.
Le lycéen qui en est l’auteur, tout en étant enflammé par cette lutte, garde un
esprit critique salutaire dans cette période de croyance et de manipulation.
Le principal événement de la vie socio-politique française des quatre premiers mois de l’année 2005 sera sans doute le grand mouvement de protestation général s’inscrivant dans la continuité des grandes grèves et manifestations de 2003 et 2004 contre les réformes du gouvernement Raffarin. Le mouvement a drainé aussi bien les fonctionnaires – en particulier les enseignants, les personnels administratifs et d’entretien, les chercheurs, les postiers et les cheminots – que les salariés du privé – en partie les ouvriers et les petits employés –, mais il a surtout été remarqué par la grande protestation des lycéens qui en fut le fer de lance. Les lycéens ont été les plus vus, les plus entendus, ce qui est bien, mais aussi les plus nombreux et les plus acharnés, ce qui est mieux. Il serait donc intéressant d’étudier et d’analyser ces manifestations lycéennes, d’autant plus qu’elles ne semblent pas plus exemptes de stupidités et d’erreurs que celles de leurs aînés, même si ce sont à la base des phénomènes extrêmement positifs.
Petit rappel des événements
A la suite de la proposition de réforme de l’éducation nationale rédigée par M. Fillon, encore lui, les lycéens ont décidé de manifester et d’empêcher ce projet de passer grâce à la voix de la rue. Ils ont organisé leurs propres rassemblements – notamment le 24 février et les 1er, 8 et 15 mars – et se sont joints aux manifestations interprofessionnelles – notamment les 20 janvier, 5 février et 10 mars. Après avoir décidé de manifester une fois par semaine et constaté le taux très élevé de participation, les organisateurs ont très vite déchanté. En effet, le passage en force de la loi Fillon, où douze députés présents dans l’hémicycle et appartenant au parti du gouvernement ont triomphé de 300 000 lycéens dans la rue, la lassitude et l’ennui des manifestants qui abandonnent en grande partie le mouvement, l’échec complet de la journée du 15 mars, l’approche du baccalauréat, ce hochet à la con qui en fait flipper plus d’un, les injonctions et les menaces proférées à l’encontre des organisateurs par l’administration, l’action extrêmement violente des « casseurs » ultra médiatisée et sans doute soutenue par la police ont détruit l’enthousiasme des débuts et amené le noyau dur des lycéens à pratiquer d’autres types d’actions. Des lycées ont été bloqués dans le Nord Pas-de-Calais, à Paris et dans les autres départements d’Ile-de-France, à Lyon, Metz, Strasbourg, Marseille, Aix-en-Provence, Rennes, Toulouse, Bordeaux et surtout Besançon où les cinq lycées généraux de la ville, un lycée privé et deux lycées techniques ont été bloqués. En tout, 200 des 1 400 lycées publics français étaient bloqués par les manifestants qui empêchaient l’accès des cours. Maintenant que nous avons récapitulé les faits, nous pouvons juger.
Un mouvement à appuyer, une
lutte à soutenir !
Il ne faut pas se leurrer, ces manifestations sont bien un combat politique. Et c’est un constat extrêmement positif. Les lycéens n’ont pas uniquement protesté contre la réforme Fillon, mais aussi contre le libéralisme, la domination de l’argent sur l’Humain, les inégalités dans l’éducation, les réformes iniques que l’on impose, toujours dans le même but : « produire plus pour moins cher ».
Lorsque les lycéens ont bloqué leurs établissements, il leur a été reproché de n’être qu’un minorité, qui n’agissait que de façon brutale sans autorité ni respect de la démocratie. Il est évident que la majorité doit commander à la minorité. Mais quand douze politiciens pourris jusqu’à l’os décident à la place de 300 000 jeunes, où est le respect de la majorité ? De plus, on ne peut appliquer ce principe que si l’ensemble des personnes est informé correctement, or une grande partie des lycéens étaient opposés au blocage à cause des manipulations des médias, de l’administration, des enseignants et de la famille. Et en temps de désaccord profond, les notions de minorité et de majorité deviennent creuses et abstraites. Si sur un groupe de 1 000 personnes, 501 sont contre une grève et 499 pour, faut-il arrêter la grève ? Non. La minorité se soumet à la majorité quand tout le monde vote en connaissance de cause et qu’une nette majorité se dessine d’un côté ou de l’autre, ce qui n’est absolument pas le cas ici.
Pour ce qui est des méthodes, les lycéens n’ont fait qu’obéir à une vérité politique : « les acquis sociaux ne peuvent être obtenus que par la lutte ». Quant à leur autorité, elle était légitime. C’était l’autorité de la contestation et de la lutte, l’autorité du mouvement. Cette série de manifestations, de luttes et de blocages a permis de politiser quelques lycéens et de fournir un entraînement, une expérience, une connaissance des conflits sociaux à la jeunesse. Les lycéens n’ont fait que défendre une cause juste, aussi minime soit-elle. Il est donc normal de les soutenir dans leur combat qui sert l’ensemble de la société.
Des erreurs et des
insuffisances du mouvement. De son manque de portée générale
Les lycéens ont cependant commis de lourdes fautes, semblables en tout point à celles de leurs aînés. Ils se sont modérés volontairement et n’ont jamais poussé jusqu’au bout leurs idées. En effet, ils s’opposent au libéralisme mais n’attaquent pas le capitalisme, combattent le gouvernement Raffarin mais ne remettent pas en cause la notion générale de gouvernement et d’Etat, luttent contre la réforme et n’osent pas toucher à l’éducation pourrie d’aujourd’hui qu’ils glorifient, veulent réduire les inégalités et non pas détruire l’inégalité économique et sociale. De plus, ils s’opposent sans demander l’obtention d’améliorations immédiates ni remettre en cause la société dans laquelle ils vivent. Ils se perdent en phrases creuses et abstraites, se remettent entre les mains de la démocratie parlementaire (« si 300 députés votent contre, nous arrêterons tout, 300 n’est pas 12 », confie un lycéen plus doué en arithmétique qu’en révolution), refusent de pousser jusqu’au bout leurs raisonnements, se rebellent sans se révolter, utilisent des solutions techniques face à des problèmes politiques. Le mouvement lycéen, au lieu de se prendre en main et de s’autogérer s’est soumis aux « organisateurs » et aux « meneurs » qui ne cherchaient à s’opposer à la réforme Fillon que pour être les élites de demain. Lorsqu’ils se sont retrouvés face aux « casseurs », les lycéens ont adopté une attitude extrêmement puérile. Au lieu de discuter, de dérouter ces jeunes habitués à la haine, grâce à l’amitié, de leur faire comprendre qu’ils luttaient pour l’égalité, ils les ont méprisés. Puis quand ces jeunes ont été soudoyés par les flics – pratique policière courante – et sont venus agresser les manifestants, ceux-ci au lieu de se défendre, de s’organiser en bandes et de faire preuve de courage physique, se sont laissés mettre sur la gueule. De plus, les lycéens n’ont jamais attaqué le système éducatif actuel. Ils l’ont glorifié, alors que ce n’est qu’une grande prison destinée à jeter les bases de l’exploitation et de l’oppression dès l’enfance.
Nous pourrons donc dire que ces manifestations présentent encore une fois les tares du réformisme et subissent à nouveau les manipulations des petits chefs. Mais les erreurs du passé et du présent serviront dans les luttes de demain.