INTERVIEW DE PATRICK PÉCHEROT

(Première partie)

 

 

A l’occasion de la venue de Patrick Pécherot à Lautodidacte.org, nous avons pu réaliser une interview dont voici la retranscription.

 

DN : Patrick, bonjour. Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

P. P. : Patrick Pécherot, 51 ans, auteur, à mes moments perdus ! Quatre romans, quelques nouvelles et puis quelques albums de BD avec mon complice Jeff Pourquié.

DN : Tiuraï, ton premier roman, est un polar, les trois qui ont suivi ont également été publiés à la Série noire. Pourquoi avoir choisi le noir, et si c’est un hasard, comment l’expliques-tu ?

P. P. : Non, ce n’est pas un hasard. Quatre romans, quatre romans noirs, pareil pour les nouvelles et les BDs, bien que celles-ci soient quand même plus décalées que les romans. Pourquoi le noir ? Parce que c’est un genre propice à l’enquête et que j’aime bien aller voir ce qui se passe derrière les choses. Par amour du genre, pour essayer de faire des gammes dans une catégorie où se sont illustrés beaucoup de gens que j’affectionne. Et puis aussi, parce que c’est une littérature populaire et que j’ai une grande passion pour la littérature populaire.

DN : Sur le thème de la littérature populaire, tu écris dans ta contribution à l’ouvrage collectif Le roman social, que « le polar portait en lui, la critique, comme la nuit porte l’orage ». Tu évoques aussi les origines du polar, le Hard boiled américain issu de la Première guerre mondiale et de la crise de 1929. Tu écris aussi que c’est « une véritable littérature du réel ». Est-ce important pour toi de pratiquer une littérature engagée ?

P. P. : Je n’aime pas beaucoup le mot « littérature engagée », parce que cela fait un peu « littérature de commande », et puis ça fait aussi un peu « militaire », le côté « Engagez-vous ! ». Donc, je ne définirais pas ça comme une littérature engagée mais je reprendrais l’expression que tu as citée, une « littérature du réel », c’est-à-dire une littérature qui écrit la réalité, qui dit la réalité au moins telle qu’elle est perçue par ceux qui la traitent. Donc, une littérature qui n’est pas écrite par des gens qui regardent leur nombril mais plutôt le monde tel qu’il est, et plus le monde tel qu’il est, que tel qu’il voudrait qu’il soit. C’est un peu une littérature ou une écriture de « spectateur engagé », pour reprendre une expression que j’aime bien. Je crois qu’elle est de Raymond Aron mais je ne l’affirmerais pas.

Les gens qui ont créé le genre, que ce soit les grands pères américains comme D. Hammett, R. Chandler, Mac Coy etc., sont des gens qui ont tous, à un moment donné ou un autre, bouffé de la vache enragée. Ils n’ont donc pas fait ce type de littérature comme des ethnologues vont voir « les tribus de la misère du monde » pour faire des travaux dessus, aussi intéressants soient-ils. Ils ont écrit ce qu’ils vivaient avec un langage très travaillé à partir d’un langage du réel issu de la rue. Je définirais donc cela plus comme une « littérature miroir » que comme une littérature engagée.

DN : Dans tes premiers romans, Thomas Meckert, dont le nom est un hommage direct à Jean Amila, est journaliste et farfouille dans des affaires pas très claires, en l’occurrence Mururoa et les attentats de 1995 sur fond de grandes grèves. Qu’est-ce qui t’as poussé à aborder ces deux sujets ? Pourquoi un journaliste ? Et Meckert reviendra-t-il aux affaires ?

P. P. : Alors ! A la dernière question, j’en sais fichtrement rien, pour l’instant. Non, il est là où il est ! Qu’est-ce qui m’a poussé à aborder ces sujets. Le premier, c’est très simple, les essais nucléaires, tout simplement parce que j’ai été cité à comparaître comme témoin dans les années 80 au procès en appel de détenus qui s’étaient mutinés à la prison de Papeete et qui avaient été condamnés à de très lourdes peines. La particularité de cette mutinerie était qu’elle était sur fond, non pas d’amélioration de la vie carcérale, mais de revendications relatives aux essais nucléaires. Donc, je correspondais avec un des mutins et lorsqu’ils ont été jugés en appel à Versailles (il n’y a pas de Cours d’appel en Polynésie), bien évidemment, il n’y avait pas beaucoup d’argent pour faire venir des témoins, les avocats ont donc ratissé plus large et il s’est trouvé que j’étais dans le cercle plus large, voilà !

Premier déclic, c’est la reprise des essais nucléaires en 1995, alors que j’avais suivi cette affaire quelques années plus tôt et que j’avais entretenu des liens d’amitié avec l’un des mutins que j’ai suivi ensuite dans ses différentes prisons en France, jusqu’à ce qu’il soit libéré et qu’il reparte à Tahiti. Car, au départ, il avait pris perpétuité puis, suite à son procès en appel, 20 ans, si ma mémoire est bonne. Et donc, avec ce qu’il avait déjà fait et les remises de peine etc., il est, aujourd’hui, heureusement retourné chez lui.

Le deuxième déclic, ça été la mort de Jean Amila, dont le vrai nom était Jean Meckert, d’où le pseudonyme de mon héros de l’époque. Jean Amila qui est d’ailleurs l’un de mes écrivains un peu « phare », même complètement « phare »! J’avais correspondu un tout petit peu avec lui, on avait échangé cinq, six lettres, et il m’avait invité à passer chez lui, parce qu’il ne se déplaçait plus beaucoup. Il était âgé et malade, enfin souffrant. Je n’ai pas été chez lui parce que je suis de nature assez réservée et puis, il faut, je le dis si un jour quelqu’un d’autre que vous veut m’inviter dans la région, il faut, en principe, m’envoyer beaucoup de cartons parce que j’ai toujours peur d’emmerder le monde. Donc je ne viens que quand je pense que ce n’est pas par simple politesse qu’on m’invite. Je n’avais donc pas été chez Amila et puis un jour, je me suis dit que c’était quand même bête. Je lui ai donc envoyé une lettre en disant que si la proposition tenait toujours, j’aimerais le rencontrer. J’avais la lettre dans la poche et, au moment où je sors la poster, un copain m’appelle et me dit : « t’as lu le Monde, Amila vient de mourir ». J’ai jeté la lettre et le mélange de reprise des essais nucléaires et de mort d’Amila au même moment a fait ressortir tous les souvenirs relatifs à cette affaire en Polynésie et j’ai écrit Tiuraï.

DN : Dans Les brouillards de la butte et Belleville Barcelone, on change complètement d’atmosphère et de sujet. Il me semble que tu as voulu faire revivre le Paris de l’entre-deux-guerres et des personnages chers à ton panthéon personnel. Comment as-tu préparé ces deux ouvrages, as-tu fait des recherches, travaillé sur de la documentation ?

P. P. : J’ai travaillé sur de la doc, mais je n’ai pas fait vraiment de recherches, parce que cela correspondait à un milieu et une époque qui m’ont toujours intéressé, donc, sur lesquels j’avais accumulé au fil du temps suffisamment de choses pour ne pas avoir besoin d’aller en rechercher beaucoup ailleurs, ça facilite énormément ! Je me suis donc projeté dans le passé, mais ce sont des époques que je connais, je n’irais pas m’amuser sur une époque qui peut m’intéresser mais que je ne connais pas complètement. Je ne ferais pas un polar moyenâgeux ou quelque chose de ce genre. Je suis un peu flemmard donc c’est beaucoup plus facile de travailler sur toute la doc qu’on empile à la maison au fil des années que d’aller faire des recherches

J’ai aussi travaillé sur inspiration, car je fais partie de ces gens qui pensent que si la vérité historique ne se trahit pas en ce qui concerne le reste, l’important, n’est pas tant de décrire minutieusement les choses mais plutôt de les faire sentir. Donc, je travaille plus, hormis les événements historiques bien sûr, autour des ambiances, des atmosphères que de la réalité des choses. Si je travaille sur un quartier, je ne vais pas m’amuser à en étudier la topographie, d’abord parce que je suis absolument nul en topographie (j’arrive encore à me perdre autour de chez moi). Et puis, ce qui m’intéresse dans un quartier, c’est un peu ce que j’en ressens, c’est les ambiances, c’est plutôt la façon de vivre des gens. Peu m’importe qu’à cet endroit, il y ait eu un café, un restaurant ou je ne sais trop quoi. Si, moi, j’ai envie d’y mettre quelque chose, je le mets. L’important, c’est que cela fasse sens et que cela ne trahisse pas la mémoire du quartier, même si ce n’est pas vrai.

DN : À la lecture de ces deux romans, on sent vraiment un travail sur la langue, tu fais revivre un  parler, un argot parisien, tout semble naturel. Comment as-tu fait pour rendre ce  parler ?

P. P. : C’est pareil, c’est encore un coup de flemme. Je n’ai pas employé de mots que je ne connaissais pas déjà. J’ai un excellent dictionnaire d’argot à la maison. D’ailleurs, c’est quelqu’un de chez vous qui en est l’auteur : J.-P. Colin. Il a fait un très beau dictionnaire chez Larousse d’argot-français. Malheureusement, il n’arrive pas à placer chez Larousse, le français-argot qui est bien pratique pour les écrivains, et je le lis pour mon plaisir. Mais lorsque j’écris, je place des mots qui pour moi sont des mots familiers, parce que je les ai entendus dans ma jeunesse. Et quand j’étais môme, dans les années 60, c’était quand même plus près des années 30 que ne le serait l’argot d’aujourd’hui, même si on retrouve des mots… Par exemple, j’habite pas très loin du 93, du fameux « neuf-cube », et c’est vrai qu’il y a un argot du 93 qui reprend des mots qui n’étaient plus employés quand moi j’avais 20 ans, des vieux mots manouches, des trucs comme ça qui reviennent mystérieusement dans la bouche des gens. Moi, j’ai travaillé sur un « parler » populaire plus qu’un argot. Parce qu’il arrive que l’argot se démode très vite. Quand on lit des bouquins, et pourtant dieu sait s’ils sont savoureux, de Simonin et autres, il y a vraiment des endroits où ça fait daté parce que ce n’est plus cet argot qu’on parle. Donc, ce qui m’intéresse plus, c’est de parler et de travailler le langage populaire même si il peut paraître, lui aussi, moins contemporain que ce qu’on pourrait en faire aujourd’hui. C’est quelque chose qui m’est naturel, j’avais une famille issue comme tout le monde de la « France d’en bas ». Ma grand-mère était teinturière, ma mère était secrétaire, mon oncle était flic, donc un milieu populaire riche en parler populaire. Tout ça, c’est des termes que j’ai entendus et je n’ai pas essayé d’aller rechercher dans les livres de l’époque la façon dont on parlait.

DN : Ton dernier roman, Belleville Barcelone, prend pour toile de fond la guerre d’Espagne. Les romans sur cette période ne sont pas légions. On peut citer Héléna, Daeninckx, Darnaudet. Son histoire, ses tenants et aboutissants, sont souvent mal connus en France. Pour ta part, qu’est-ce qui t’as poussé sur ce thème et plus particulièrement sur les manœuvres staliniennes qui ont eu court durant cette période ?

P. P. : Là aussi, c’est comme Tiuraï, c’est deux choses qui m’ont poussé à écrire sur ce thème. D’abord, c’est une impossibilité de me sortir du climat dans lequel je m’étais plongé quand j’ai écrit les Brouillards de la Butte.

Les Brouillards de la Butte, c’était un petit jeu que j’ai fait autour de la jeunesse d’un personnage-mythe du polar au moins hexagonal : Nestor Burma. Donc, avec Les Brouillards de la Butte, je m’étais amusé à reprendre un projet qu’avait Malet et qu’il n’avait jamais pu développer au-delà d’une idée de départ. Mais, il avait en projet, à partir d’une situation de départ, de faire une genèse de Nestor Burma et de lui faire vivre quelques-uns des épisodes de sa propre vie. J’ai donc travaillé autour de la vie de Malet et je me suis amusé autour de la genèse de Malet et de la genèse de Nestor Burma. Et, une fois que j’ai eu fini ce bouquin, je me suis rendu compte que j’avais du mal à revenir dans une époque contemporaine pour écrire autre chose. Donc, j’ai essayé deux, trois trucs et puis je n’y arrivais pas. Je m’en suis ouvert à Patrick Raynal qui, jusqu’à un passé très récent, étais le directeur de la Série Noire. Il m’a dit que je n’en avais probablement pas fini avec mon sujet et mes personnages. Donc, dans ces cas là, tu fais une suite. Au départ, je ne voulais pas faire une suite et puis j’ai cogité un petit peu et j’ai trouvé que, finalement, c’est lui qui avait raison. J’ai donc fait ce deuxième épisode qui se passe douze ans après le premier, sur fond de guerre d’Espagne.

Donc, première raison, c’est poursuivre un peu l’exploration de cette époque. Et, deuxième raison, pourquoi la guerre d’Espagne ? Il m’a semblé qu’avec l’itinéraire de mes personnages, c’était impossible qu’ils passent à côté de la guerre d’Espagne. Ces espèces de « déambulants », mi-privés, mi-pieds nickelés, mi-marloux, mi-bandits, mi-détectives à idées… Pour moi, il y avait une jonction qui allait se faire tout naturellement avec la guerre d’Espagne, qui est aussi une période qui m’intéresse ou qui m’a intéressé personnellement à travers tout ce qu’elle évoque comme grands thèmes. Et puis aussi, pour reprendre l’expression de Camus, tout à l’heure tu citais « solidaire solitaire », il en avait cité une autre, lorsqu’il avait fait un texte hommage à Andrès Nini, où il avait dit « le XXe siècle, c’est le siècle de la révolution trahie ». Je crois que ça commence avec la guerre d’Espagne où un certain nombre d’idéaux sont trahis directement par des gens qui se réclament de la classe ouvrière ou en font partie, et qui sont issus des courants du mouvement ouvrier. C’est-à-dire les courants communistes qui veulent, à ce moment-là, tenter d’imposer en Espagne un régime calqué sur celui de l’Union Soviétique, alors que les communistes espagnols sont minoritaires. Les courants majoritaires en Espagne sont les socialistes d’une part, et les anarchistes d’autre part. Les communistes sont très minoritaires en Espagne et ils vont se servir (ce que je dis, c’est schématisé à la hache) du blocus sur les armes et de la non-intervention qu’ils ont signée comme les autres gouvernements, pour acheminer malgré tout des armes mais aussi et surtout une influence. C’est à dire que plus ils livrent des armes à l’Espagne par des voies détournées, plus ils acquièrent de l’influence et plus cela leur permet d’intervenir sur le devant de la scène politique et, par la même, de s’imposer, y compris violemment, au détriment d’autres courants. Ils vont aller jusqu’à implanter en Espagne la tactique des procès de Moscou qui avaient lieu en même temps en URSS.

Là, je me suis un peu écarté de ta question, mais cela m’a semblé aussi intéressant d’aller voir, pour reprendre la phrase de Mac Orlan, « les choses qui sont derrière les choses » et de ne pas traiter de la guerre d’Espagne à travers l’imagerie « les rouges contre les blancs », mais d’aller plutôt voir la guerre dans la guerre. Mes personnages étant un peu des perdants, des « beautiful losers », il était normal qu’ils soient de ce côté-là et, peut-être, parce que c’est plutôt de ce côté-là que mon cœur bat un peu !