>

RENCONTRE AVEC UNE AUTEURE DE POLAR :  DOMINIQUE MANOTTI

Je n’avais rien lu de Dominique Manotti, je l’ai rencontrée pour la première fois lors de la manifestation de soutien à Cesare Battisti, organisée par l’association « pas sérial s’abstenir » et Lautodidacte. La clarté de son analyse de la situation italienne avant, pendant et après les années de plomb (cf. dernier drapeau noir), m’avait fortement impressionnée. J’ai appris que j’avais affaire à une auteure de polars, ex-permanente syndicale CFDT, ex-historienne universitaire.

La rencontre de cette soirée Café Polar m’a permis de découvrir cette auteure et m’a donné envie de la lire.

Dominique MANOTTI est arrivée, dit-elle, très tard à l’écriture : à 50 ans, elle écrit et publie son premier roman, noir. C’est l’arrivée de Mitterrand au pouvoir qui déstabilise cette militante, permanente CFDT de choc. Elle avait participé activement aux luttes sociales des années 70-80, ces grandes luttes collectives où l’on parlait d’autogestion, où naissaient de grandes espérances de transformations sociales et politiques de la société. Elle voit avec Mitterrand président, son syndicat se vider de ses forces vives pour remplir les places politiques à prendre, et surtout la fin des ses espoirs d’un réel changement. Mitterrand est pour elle associé à la guerre d’Algérie, son premier combat, où à 16 ans elle s’engage aux côtés des Français qui soutiennent le FLN, dénoncent la torture et la guerre coloniale, et Mitterrand n’est pas de ce côté-là. Lui, il fait condamner ces militants ! En 81, elle ne connaissait alors pas tout son passé durant la guerre 39-45, mais elle ne pouvait être dupe sur les intentions de transformation qu’il voulait pour notre société. Elle quitte la CFDT, et retourne à son premier métier d’historienne universitaire. Le cœur n’y est plus ! Elle ne croit plus que ses recherches sur le patronat des xviiie et xixe siècles puissent nourrir un éventuel combat présent.

Grande lectrice depuis toujours, elle découvre Ellroy avec A.L. Confidential, puis elle dévore tout ce qu’il a pu écrire. C’est le choc : son style, sa façon de décrire la société américaine au scalpel la subjuguent. Elle comprend l’importance de tels romans.

Alors, pourquoi pas elle ? Sa première histoire, elle l’a déjà : la grève des ouvriers sans papier, du quartier du sentier. C’était son expérience de lutte syndicale la plus riche ; elle voulait laisser une trace écrite de ce mouvement qui, le premier avait permis la prise de parole et la régularisation des travailleurs clandestins de la confection. Mais la trace écrite de l’historienne lui semblait trop figée, un peu « comme un enterrement », alors que la forme du roman pouvait garder vivante cette histoire. Elle s’y essaie et c’est  Sombre sentier qui donne naissance à une grande auteure de roman, noir. Dès sa sortie, ce roman est couronné par des prix. Les lecteurs ne s’y trompent pas non plus, ils sont au rendez-vous (moi aussi avec beaucoup de retard !). C’est un roman magnifiquement construit. Malgré la complexité de l’enquête, Manotti nous emmène toujours où elle veut et nous la suivons avec grand plaisir. Son style est très épuré, le mot frappe juste, et le rythme très haletant, ses descriptions de personnages ou de lieux sont très efficaces. On ressort hanté par les personnages et enrichi par la découverte de morceaux d’Histoire.

D’autres romans* vont suivre, toujours dans la même veine, et comme sujet la corruption : la spéculation immobilière (A nos chevaux !), le dopage dans le milieu du foot (Kop), ou encore la corruption du pouvoir politique (Nos fantastiques années fric).

Manotti est historienne de formation ; rien d’étonnant qu’elle travaille beaucoup sa documentation avant d’écrire. C’est pour elle le moment le plus agréable, et « cela devient jouissif quand les personnages naissent de cette doc. ». Après, l’écriture, activité solitaire, est plus difficile. Son style, elle ne sait comment il est venu, elle a toujours écrit court, avec des mots précis au plus proche des sensations, « des mots matière qui font masse » tout en recherchant le rythme. Elle n’oublie pas l’histoire : « il faut que le sens soit porté par les mots et le rythme ». Comme son modèle, Ellroy, elle conçoit le roman noir comme une belle mécanique qui doit emmener le lecteur. Elle organise son histoire comme des filières qu’elle entrecroise, pour ne pas être schématique. Elle accorde beaucoup d’importance et de précision aux descriptions de ses personnages, qui sont des passeurs pour faire comprendre mieux l’époque, le lieu, et l’action. Le corps noir, son dernier roman, en est encore un bel exemple.

Manotti reconnaît une grande force au roman qui s’adresse à tout l’être humain en toute liberté. Les possibilités d’interpréter une histoire écrite par l’auteur sont aussi variées que les lecteurs. Mais avec Manotti nous sommes d’accord pour dire que l’écriture et la lecture de roman ne remplacent pas l’action politique. Le roman, en interpellant le lecteur, peut contribuer à une prise de conscience et au développement d’une culture. Certains romans, comme ceux de Manotti, peuvent nous aider à percevoir des dysfonctionnements individuels ou sociétaux.

Après ces bons moments de lecture, à nous de réfléchir et de s’organiser pour agir collectivement contre ces dysfonctionnements.

* Tous les romans de Dominique Manotti sont en vente à la librairie Lautodidacte.