LA DECROISSANCE A COUPS DE LANCE-FLAMMES

Le mouvement « écolo » est traversé par au moins deux tendances : l’une axée sur une analyse sociale ou sociétale s’appuyant sur des mouvements sociaux et des revendications collectives (service public, pollution, agriculture, armement *), l’autre est plutôt axée sur une démarche individuelle et/ou collective mettant en avant des styles de vie différents (maisons écolos, récup’, économie d’énergie).

Ces deux tendances ne sont pas antinomiques, elles peuvent cohabiter, s’articuler et s’intéressent à des niveaux différents de la vie sociale.

Cependant, je voudrais revenir sur certains travers de cette deuxième tendance qui met en avant les changements de comportements individuels.

Une radicalité douteuse

Cette tendance se retrouve souvent dans les milieux « radicaux » urbains et/ou néo-ruraux avec des expériences de squats, de retour à la terre, d’expériences alternatives basées sur l’autosuffisance, la récup’, la limitation des besoins et une vie frugale.

Ces expériences ont l’avantage de prouver que l’on peut vivre différemment, que l’on peut récupérer des matériaux, les énergies naturelles, que nous vivons dans une société de surconsommation, de gaspillage, de désirs entretenus et inassouvis, de besoins illimités.

Malheureusement, bien souvent, on en arrive à mettre en place un mode de vie de restrictions où les questions de vie quotidienne prennent lieu et place des discussions politiques.

On passe son temps à chiner, chercher, récupérer, retaper, construire le nécessaire vital. On discute de la répartition des tâches, de la cuisine, de l’argent qui manque, du ménage… toutes questions liées à l’autogestion mais qui enferment dans une quotidienneté usante alors que la mécanisation, le partage du travail, la socialisation des biens devraient permettre de dégager du temps pour la culture, les discussions sur les choix de société (que veut-on produire ? comment ? pourquoi ?), la création et le bonheur.

La plupart de ces « radicaux » font le choix de se mettre au RMI tout en crachant sur ces « cons de travailleurs » qui se lèvent tous les matins. Beaucoup ne payent pas de loyers, récupèrent les fruits et légumes à la fin des marchés… Ils/elles peuvent avoir une activité intense et occuper le terrain de la contestation de façon trompeuse car leurs actions ne s’inscrivent que rarement dans la durée et tendent à rester des expériences de vie, des parenthèses, des bulles d’essai en dehors de la construction d’un mouvement revendicatif collectif.

Le problème c’est qu’il s’agit d’un choix revendiqué alors que d’autres personnes sont contraintes à se nourrir ainsi, à dormir dans des logements vétustes, à squatter des lieux insalubres.

Cette « économie de la misère » peut aussi se teinter d’un rejet de la « civilisation », des techniques, de la médecine.

Construire le mouvement

Outre le fait que ces adeptes d’un autre mode de vie vivent sur les surplus d’une société de surconsommation (que feraient-ils/elles dans une économie socialisée ?) tout en critiquant le mode de surproduction, le discours tenu est souvent culpabilisateur envers l’individu.

Il faut faire des économies d’eau, d’électricité, de bouffe alors que des milliers de personnes crèvent de faim, de mauvaise santé, de manque d’hygiène. Et ce serait à nous de faire des économies alors que l’industrie est un gouffre financier et écologique, que l’armement vole une grosse partie de nos richesses, que l’agriculture intensive ravage nos ressources.

Il est plus facile de critiquer son voisin que de gagner une lutte revendicative, de construire un mouvement social contre les puissants de ce monde.

D’ailleurs, la société capitaliste peut très bien s’arranger de ce discours. C’est aux individus, aux collectivités de faire attention et de payer et réparer les dégâts causés par les entreprises (privatisation des gains, socialisation des pertes).

La société capitaliste peut très bien vivre avec des gens qui ont fait le choix d’une vie retirée, à l’écart, en marge, vivant sur ces surplus. Ils/elles ne mettent pas en danger le système puisqu’ils/elles vivent de ses abus.

On m’excusera de grossir le trait mais cela représente la tendance générale, poussée à l’extrême de cette façon d’agir.

Je n’insisterai pas non plus sur le côté totalisant de leurs solutions : « tout le monde n’a qu’à faire comme nous ».

Quelles pistes de luttes collectives ?

Pourquoi en parler alors ? Parce qu’il y a urgence à gagner sur le terrain économique et idéologique de la décroissance contre la société productiviste et parce que ce combat ne doit pas être vécu comme une mise en accusation des personnes qui galèrent, des pauvres, des pays en voie de « développement ». Ce sont les pays riches qui doivent se mettre à l’ouvrage et cesser de polluer la planète. Ce n’est pas toi ou moi avec notre compost au fond du jardin et nos ampoules de faible intensité qui allons changer les choses. Ces changements dans le quotidien et dans la façon de consommer sont importants en ce qu’ils posent la question du choix de l’énergie, du mode d’habitat, de transport. Ils doivent trouver une résonance dans des mouvements collectifs de remise en cause du système.

Ce système est basé sur la consommation et vit par et pour le fric qu’il engendre.

A nous de choisir où nous voulons placer notre fric et nos intérêts, à nous de faire pression sur le système de production à travers des sociétés ou des coopératives de consommateurs.

En matière de consommation, nous pouvons nous concerter avec des syndicats agricoles, des coopératives de producteurs pour agir sur les prix, sur les circuits de distribution ; avec des associations de consommateurs.

En matière d’armement, nous pouvons nous unir aux groupes pacifistes et anti-militaristes afin d’exiger le démantèlement des industries de guerre et les ventes d’armes.

En matière de gaspillage d’énergie, nous pouvons agir avec des collectifs d’usagers, des précaires, pour une véritable politique de transports en commun et la limitation du « tout bagnole ».

Dans tous ces cas, il s’agit de s’attaquer aux intérêts des grosses entreprises, de les faire plier en faveur du bien-être collectif et pour cela nous ne serons jamais trop.

 

* Lire la brochure Du développement à la décroissance, Ed. du Monde Libertaire, disponible à la librairie Lautodidacte.org.