L’AFFAIRE BATTISTI ET LES ANNEES DE PLOMB

 

Depuis l’arrestation de Cesare Battisti, le 10 février 2004, et le magnifique mouvement de solidarité qui s’est aussitôt déclenché et qui a permis sa libération le 3 mars suivant, il a été beaucoup question dans les différents médias des années de plomb italiennes (70-80), du terrorisme, des lois spéciales, des repentis, de la doctine Mitterrand, etc., quelques fois de manière honnête dans un premier temps, mais avec la campagne menée par la « gauche » italienne, le plus souvent de manière crapuleuse. Il nous a donc semblé utile de remettre quelques pendules à l’heure et de revenir sur ces « années de plomb », d’autant plus que depuis l’avis favorable de la cour d’appel de Paris à l’extradition de Cesare Battisti, le rejet du pourvoi en cassation le 13 octobre et le retour à la clandestinité de Cesare depuis le 21 août, il ne reste plus que le conseil d’Etat et la mobilisation pour enrayer cette acharnement judicidiaire contre Battisti dans un premier temps et contre tous les autres réfugiés ensuite (ce qu’un récent arrêt de la cour européenne, condamnant la contumace italienne, pourrait laisser espérer).

La stratégie de la tension

A la fin de la seconde guerre mondiale, les USA créent une structure secrète, Gladio, en Europe et particulièrement en Italie. Elle comprend des éléments de l’armée, des services secrets, de l’extrême-droite, des anciens nazis et des membres de la célèbre loge maçonnique P2.

Ce groupe sera mêlé à plusieurs tentatives de coup d’Etat en Italie, au cours des années 60-70. Il sera également au cœur de la stratégie de la tension impulsée par le pouvoir italien, marquée par de nombreux attentats et assassinat réalisés par l’extrême-droite destinés à faire régner la peur et à justifier la répression.

Cette stratégie atteindra son point culminant avec l’explosion, le 12 décembre 1969, d’une bombe à la banque nationale de l’agriculture à Milan, Piazza Fontana, dont le bilan sera de 16 morts et 88 blessés, et l’explosion simultanée de 3 autres bombes à Rome, faisant 13 blessés.

Ces explosions sont tout de suite imputées aux anarchistes et Giuseppe Pinelli, arrêté au cours de l’enquête sera défenestré au commissariat de Milan. Le commissaire Calabresi est tenu responsable de ce meurtre, ce qui lui vaudra de perdre la vie dans un attentat le 17 mai 1972.

Cette stratégie sera marquée par de nombreux autres attentats jusqu’au début des années 80 et par une répression de plus en plus intense qui ne sera pas étrangère à l’engagement dans la lutte armée d’une partie de l’extrême-gauche.

Un Mai rampant de 10 ans

Le mai 68 italien dura en effet plus de dix ans pendant lesquels la rue et l’imagination prirent le pouvoir. Ce sont des centaines de milliers de prolétaires, d’ouvriers, de chômeurs, de retraités et d’étudiants qui inventaient mille formes de lutte. Innombrables et multiples, ces voix et ces actes dont le tumulte déplombait la société italienne : les grèves ouvrières, les occupations d’usines, l’absentéisme de masse, les sabotages, la critique et le refus du travail… Les comités autonomes qui s’organisaient dans les usines : auto-réduction des heures de travail pour prendre le temps de discuter de tout et créer des cantines, des crèches, des ateliers d’écriture, etc. Les comités de quartiers, pour débattre de tout problème et commencer à les résoudre : un large mouvement multiforme de réappropriation qui prend en charge l’ensemble des difficultés du quotidien (auto-réduction ou gratuité imposée des transports, de l’électricité et du gaz, du téléphone, des dentistes et des médecins, des magasins, des cinémas, des concerts, des théâtres. On supprime la question du logement par l’occupation des maisons qui concerne des centaines de milliers de familles et des milliers de jeunes.

C’est grâce au rapport de force construit par le mouvement que s’imposent ces pratiques et, bien sûr, cela ne se fait pas sans heurs : manifestations de masse, batailles avec la police, émeutes… La violence de ces confrontations ne doit pas faire oublier l’aspect ludique, jouissif, du mouvement.

Dans cette lutte radicale qui s’engage en Italie, l’ennemi n’est pas seulement le pouvoir économique et politique, il est aussi représenté par les partis de gauche, PCI compris, et les syndicats réformistes qui feront tout pour freiner le mouvement et qui dans les heures tragiques qui suivront prendront le parti du pouvoir, ce qui n’est pas sans expliquer leur attitude actuelle face aux demandes d’extraditions faites par Berlusconi et sa clique de fascistes.

La lutte armée

Vers la fin des années 70, la répression étatique s’intensifiant encore, que beaucoup ont pensé que le moment était venu de prendre les armes. C’est vers cette époque qu’on se mit à parler surtout des armes. Elles devinrent l’arbre qui cache la forêt de cette immense et multiple révolte. Et dans ces jeux d’ombre, les BR devinrent l’arbre qui cache la forêt de la multitude des groupes armés : un éventail très large, bien au-delà des groupuscules puisque y participèrent des milliers de personnes de tendances très variées (une centaine d’organisations communistes, anarchistes, de quartiers, etc.).

Le piège tendu par l’Etat se refermait.

Le résultat judiciaire de cette période de lutte armée montre l’importance qu’elle a revêtu et que ne fut pas seulement le fait d’une petite avant-garde.

4 087 militants ont été condamnés pour « des actes liés à des tentatives de subversion de l’ordre constitutionnel » et pour appartenance à des « associations subversives » ou à des « bandes armées » de gauche : 234 d’entre eux sont encore aujourd’hui en prison, dont 130 bénéficient du régime de semi-liberté ou, selon l’article 21, d’une « autorisation de travail à l’extérieur de la prison », tous les autres restant incarcérés à temps plein. 190 sont en fuite, une centaine d’entre eux sont « réfugiés » en France avec un statut non officiel.

Les lois spéciales

La victoire de l’Etat italien sur la subversion armée est bien sûr due à l’ampleur de ses moyens policiers et militaires, mais également à l’instauration d’une juridiction d’exception, approuvée par toute la classe politique, et qui, pour l’essentiel, est toujours en vigueur aujourd’hui.

En 1974, l’incarcération préventive passe à 8 ans. Inutile de préciser que la présomption d’innocence n’en n’est que plus niée. Cette même année, les interrogatoires par la police judiciaire des personnes arrêtées sont à nouveau autorisés.

En 1975, toute personne considérée comme suspecte, sans qu’elle n’ait commis aucun acte répréhensible, peut être appréhendée et fouillée.

Des prisons « spéciales » sont mises en places en 1977. C’est dans ces lieux que sont enfermés les détenus en préventive. Leurs droits y sont totalement niés : éloignés de leur famille, transférés à l’improviste, isolés, fouillés quotidiennement… tout est fait pour briser les détenus, pourtant encore présumés innocents. Dans le même temps, les procès par contumace sont facilités et les possibilités pour la défense de déclarer un procès invalide, parce que les droits de l’accusé ont été violés, sont sérieusement réduites.

En 1978, suite à l’affaire Moro, les écoutes téléphoniques sont également facilitées (leur durée est illimitée et elles ne nécessitent plus obligatoirement d’autorisation) et une personne peut être retenue 24 heures en garde à vue pour simple vérification d’identité. Cette même année, un décret secret donne au général Carlo Alberto della Chiesa des pouvoirs spéciaux pour lutter contre le terrorisme.

En 1979, les peines encourues par les terroristes sont renforcées. La police peut également procéder à des « arrestations préventives » de 48 heures auxquelles pourraient s’ajouter 48 heures de garde à vue. Le prévenu pourrait alors être fouillé et interrogé. Amnesty International à d’ailleurs fréquemment dénoncé le recours à la violence physique et morale lors de ces arrestations. Un autre article de loi permet des perquisitions sans mandat alors que la constitution déclare le domicile inviolable. L’incarcération préventive peut être allongée d’un tiers par échelon judiciaire. Ainsi, un simple prévenu peut attendre jusqu’à 10 ans son jugement et ce nouveau délai est applicable aux procédures déjà en cours.

Enfin, en 1982, une loi sur les repentis est mise en place. Cette loi permet à des personnes accusées de terrorisme de se « repentir », c’est-à-dire de renier leurs actions mais surtout de donner les noms de leurs anciens camarades. Plus leurs révélations sont importantes, plus leur peine peut être réduite, allant jusqu’à la remise en liberté. Il est alors facile d’imaginer qu’une fois que le repenti a dit tout ce qu’il savait, il est évidemment tenté de donner des informations inexactes, des rumeurs… pour bénéficier d’une remise de peine plus importante. Le procès de Battisti est en grande partie basée sur la parole du repenti Pietro Mutti.

La doctrine Mitterrand

En 1985, François Mitterrand prononce une allocution lors du 65e congrès de la ligue des droits de l’Homme. Il promet de refuser toute extradition aux italiens incriminés dans les attentats terroristes des années de plomb si ces derniers ont cessé toute activité militante. C’est cette décision, qui avait été appliquée par plusieurs gouvernements depuis cette date, qui vient d’être remise en cause par la clique à Perben.