LA FRANCE D’EN BAS, LE PLATONISME ET LES VAGABONDS
(ou « Des intermittents du spectacle en France au XXIe
siècle »)
Pourquoi la France d'en bas ? Parce que le populisme darde toujours son verbe vigoureux lorsque le gouvernement s'essaye à réformer la culture (à réformer tout court, dirons certains.)
Pourquoi platonisme ? Parce qu'à l'exemple de l’aïeul grec de la philo politique, nos fiers chantres du « réalisme » semblent en mauvaise passe avec les bouilleurs de crus des alcools de l'esprit : ces troubadours impénitents qui exigent une rançon en échange de leurs paradis artificiels.
Pourquoi vagabonds ? Parce que la place de l'art, et disons plutôt, l'utilité de l'artiste, est une nouvelle fois contestée, voire niée. Parce que les coupables agents de corruption que sont les poètes vont bientôt devoir faire leur choix entre la course morbide aux cachets et la liberté créatrice où frétille le miséreux. L'artiste étant une fois de plus chassé de la cité, comme l'oreille le fut de Van Gogh, à l'aide de gestes suicidaires et précautionneusement fous.
Parlons un peu du régime des intermittents. Celui-ci se distingue au premier coup d'œil : il est tellement compliqué qu'on se
demande d'abord si cela n'a pas été fait exprès. En réalité, sa complexité est due à sa nature même car il tâche de réunir sous un même régime un faisceau d'activités aux agents et aux méthodes fort différentes si ce n'est en cela : tout intermittent alterne périodes de créations et ponctuelles manifestations de celles-ci. Il ne s'agit pas de périodes d'inactivités entrecoupées de courtes joutes où l'on se fait fort de brasser du vent, au contraire de ce qu'une démagogie finement brassée voudrait nous faire avaler. Il s'agit de périodes de réflexions et d'exercices, entrecoupées de courtes périodes d'expression, de manifestation publique. Autrement dit, ce que voit le public, c'est la partie émergée de l'iceberg.
En termes techniques, l'ancien régime accordait une assurance chômage de 12 mois aux intermittents, pour peu qu'ils justifient de 507 heures de travail sur 12 mois. Une « heure de travail » consistant en une de ces heures de
spectacle durant laquelle le public constate le travail antérieur de l'artiste. Etant donné le temps nécessaire à la préparation d'un spectacle, ce régime constituait déjà tant un rêve inaccessible pour certains, qu'une galère perpétuelle pour les rares élus.
Ce régime, comme toute les mesures pouvant déplaire au MEDEF, a été jugé déficitaire et soumis à réforme. Des abus ont également été dénoncés : certains bénéficient du régime en question alors que leur mode de travail ne
le justifie pas. Par essence, le régime d'intermittent s'adresse en effet à des personnes changeant régulièrement d'employeurs, or, il s'avère que pour des raisons de facilité de licenciement, un employeur peut préférer déclarer
quelqu'un en tant qu'intermittent que sous le régime convenant normalement.
Il est clair qu'il est plus facile de renvoyer un intermittent qu'une personne embauchée sous CDD ou CDI puisque, par définition, on ne le renvoie pas, il change d'employeur (enfin, théoriquement.). D'où un déséquilibre et un grand flou au sein de la profession. Aussi, lutter contre ces abus a-t-il constitué un des arguments fort de la réforme prévue pour Janvier. Pourtant, les exégètes les plus subtils n'ont pu découvrir en quoi la dite réforme empêchait ces abus. Sans doute les voies du seigneur MEDEF sont-elles par trop impénétrables.
Le changement significatif qu'ont relevé nos méchants iconoclastes consiste en autre chose. Au lieu de devoir effectuer leur 507 heures en 12 mois, les artistes et techniciens devront désormais s'y essayer durant une période plus intime et exiguë, puisqu'il s'agit désormais de 10 mois et demi. Ce
qui était autrefois un espoir hypothétique pour de nombreux artistes s'efface aujourd'hui définitivement de leurs horizons les plus fous. Quant aux rares restants, on se pose la question : « Dans cette course folle aux cachets, quand prendre le temps nécessaire à la création ? » Car n'en déplaise aux impératifs de rentabilité de notre société, il ne m'est pas arrivé souvent de croiser la route d'artistes capables à la fois de préparer 507 heures de spectacles en 10 mois et demi, de créer quelque chose de valable pendant ce même temps, et encore de parvenir à un niveau technique satisfaisant. Sauf à considérer que Nolwen constitue l'indépassable absolu de l'art humain, ce qui, j'en ai peur, ne semble pas troubler plus que ça notre ministre de la culture.
Aussi nos joyeux jongleurs et amuseurs publics ont eu l'audace extravagante de descendre dans la rue chanter d'inconvenants requiem en l'honneur de l'art mourrant.
Ils ne sont pas réalistes ces artistes, ils ne savent pas que depuis la révolution bourgeoise et ce jusqu'au jour d'aujourd'hui, « ce n'est pas la rue qui gouverne » (Raffarin, et Thiers avant lui). Quelle naïveté ! Et pourquoi pas le « gouvernement du peuple par le peuple » (Washington) pendant qu'on y est ? Quelle méconnaissance patente de la République. Si le peuple était capable d'un tel prodige, pourquoi aurait-il élu M. Chirac président ? On se pose la question, c'est vrai.
Toujours est-il que les élégies larmoyantes des fils d'Orphée n'ont éveillé que peu de compassion dans le regard sévère mais juste du gouvernement. C'est qu'il pense à la « France qui veut travailler », notre bon gouvernement, et ces hordes de bohémiens débraillés se moquent bien du travail et du bel effort de celui qui gagne son pain « selon son mérite et sa capacité » (Smith).
La radicalité du gouvernement aurait dû appeler à la radicalité du mouvement social, car l'ampleur de la réforme aurait justifié une réaction plus ample que celle qui est survenue. Comment expliquer la réponse trop timide des intermittents, la difficulté et la confusion de leurs luttes ?
Sans doute la diversité de personnalités et de modes de fonctionnement que recouvre le régime n'a-t-elle pas aidé à la cohésion du mouvement. Il est effectivement logique que ce régime polymorphe concerne des gens aux modes de travail et aux aspirations fort différentes. On est loin d'une « conscience de classe » univoque. Les intermittents ne forment pas un groupe homogène, mais une communauté à plusieurs visages, parfois forts différents.
De par le régime même, chaque intermittent est atomisé, et l'on assiste à des assemblées générales où les arguments éclatent et se dissipent comme des feux d'artifice. On comprend ainsi la fragilité du mouvement, ces élans erratiques, spontanés et inconstants. On comprend plus difficilement le faible retentissement que leurs revendications ont eu auprès du public, eux dont, pour la plupart, le métier se fonde sur la communication. Il est vrai que le peu de clarté du régime n'aide pas à diffuser un message bien limpide et intelligible par tout un chacun. Pour autant, l'incompréhension des « masses » laisse perplexe. Certes, il ne fallait pas compter sur TF1, ce technicien hautement qualifié en rétention et en détournement d'informations, pour obtenir un impact médiatique convaincant. Mais comment expliquer que les artistes aient ainsi échoué à faire valoir une de leur première compétence : celle du contact avec le public ? Peut-être faut-il rechercher encore une fois la réponse dans la disparité du mouvement, mais j’avoue ne pas en être parfaitement convaincu. Cela étant, je confesse n'avoir pas encore à ma disposition de meilleure réponse.
Ceci dit, je me permets de revenir aux modes d'actions choisis par le mouvement. Comme je l'ai affirmé plus haut, il m'est apparu qu'une réponse radicale convenait d'être employée à l'encontre d'un gouvernement sourd à toutes les revendications de ses citoyens.
Parmi les réponses possibles, deux ont principalement animé les débats internes au mouvement, à savoir le blocage des festivals ainsi que le recours à la grève. Sur ces deux questions, les intermittents sont apparus éminemment partagés. Cela pour deux raisons principales : tout d'abord l'enjeu économique, voire vital. Il s'avère que pour nombres d'intermittents, refuser de jouer une date implique de perdre le régime d'intermittent, et donc son moyen de subsistance pendant un an. L'autre enjeu est plus intime et touche à la substance même de leur exercice : ne pas jouer, c'est ne pas exercer son art, c'est quasiment perdre sa raison de vivre. Cela est indiscutable. Reste que jouer aujourd'hui, c'était peut-être se condamner à perdre l'intermittence pour toujours. Car faire ses dates cette année restait accessible à nombre d'intermittents, mais les faire l'année prochaine, conserver le régime encore un an ou deux, cela est bien moins sûr. Et puis, n'est-il pas temps de faire savoir au gouvernement qu'une réaction efficace est possible ? Car il faut s'attendre à d'autres réformes, jusqu'à la disparition totale du régime. Il est déjà tard pour réagir, faut-il attendre qu'il soit trop tard ?
Certains ont également soutenu qu'un refus de jouer soulèverait l'opinion publique contre les intermittents et qu'il était plus efficace de faire de l'information. Mais c'est encore oublier que de l'information, ils en font depuis des années sans aucun résultat. Une étape à franchir a cependant heureusement été franchies : les intermittents ont pris conscience qu'il était inutile de parler avec le MEDEF, si on ne disposait pas des moyens de le faire pencher de notre côté, entendez par là, si on ne lui parlait pas économie. Or bloquer un festival, faire grève, cela représente un argument économique de taille, le seul argument que le MEDEF soit capable de comprendre. Cela posé, les arguments invoquant des critères économiques restent mal acceptés par nombres d'artistes et, ironie du sort, le patronat est fort heureux d'exploiter cette brèche qu'est la négation de l'économique par les artistes. Le MEDEF s'accorde mystérieusement sur un point avec de nombreux acteurs du monde artistique : ils sont pour « l'art pour l'art. »
Sauf que là où se dévoile alors la chausse-trappe, c'est que « l'art pour l'art » justifie la misère de l'artiste ainsi que sa culture de la marginalité, et donc la justification de la marginalisation. Le MEDEF éclabousse les artistes en leur renvoyant leur propre balle : si jouer est essentiel pour l'artiste pérorent-ils, alors un vrai artiste ne fait pas grève, aussi tous ces grévistes sont-ils des arrivistes : « si tu veux faire de l'art, alors crève artiste ! Il faut souffrir pour être beau, que peut ton cœur pour sa muse si ton estomac est plein ? » Et de leurs côtés, certains artistes d'ajouter leur eau au moulin : « un artiste n'a pas à s'ébattre dans les querelles de politiciens, il est plus loin, il aime les nuages, les nuages qui passent. il est dans l'impair de toutes choses, et tout le reste est littérature. » Finalement, certains artistes semblent s'accorder paradoxalement avec les rênes du pouvoir : si le rhapsode n'est pas frappé d'ostracisme, si Orphée ne descend pas aux enfers, l'art s'affaiblit et s'engraisse.
On connaît la chanson : l'enterrement de Mozart ne fut suivi que par « un chien errant, compagnon de misère, et Beethoven est mort dans la merde. » Qu'auraient-ils composé, ces génies, s’ils avaient passé leur vie à faire grève ?
C'est pourquoi j'ai jeté dans l'assiette de la polémique l'oreille de Van Gogh : ce que certains artistes prônent comme étant l'apogée du culte de l'inutile contient surtout des ramifications suicidaires. L'oreille est là, posée sur la table, à côté de l'artiste, et c'est l'artiste
lui-même qui l'a posée. Et c'est ainsi que certains artistes se posent aujourd'hui à côté de la société. Sauf que l'oreille est morte. Veut-on faire de l'artiste l'organe mort d'une société estropiée ? Bel effort intellectuel et belle épopée artistique. Reste que ces artistes exemplaires qui exploitent leur médiatique souffrance pour complaire au gouvernement ne sont que rarement des miséreux. L'avis de Johnny sur la misère consubstantielle à l'artiste a tendance à me laisser de glace, moi dont le cœur figé dans l'hiver de la culture ne s'échaude en rien à ses rimbaldiennes chimères. Et puis surtout, j'ai une autre opinion de l'art que celle du sacrifice, de la souffrance et des délires de Thanatos. Serait-il exagéré de penser que l'art concoure à la vie ? Soyons fou, que l'art, cette beauté de l'inutile, soit tout aussi utile à la société que l'est Renault ? (Certains diront que l'art est bien plus utile encore, mais ce sont sans doute des mégalomanes déçus par l'échec de leur ascension sociale.) Dostoïevski, qui, entre autre d'avoir oublié d'être con, était également loin d'être un thuriféraire de la rentabilité, avait cette phrase : « Pour moi, la seule chose qui est utile, c'est le superflu. »
Arrivé en ce point, je ne vois pas pourquoi les gens du spectacle auraient moins de raison de faire grève que des employés d'usine. Mais il faudrait aussi repenser la place de l'artiste dans la société. L'association d'idée est certes déplacée, mais je pense soudainement à Sarkozy, dont la brillante intelligence déclarait dernièrement qu'il « ne concevait pas une société sans religion ».
Pétri de ma mauvaise foi mesquine et fort inique, je suis tenté de lancer la réplique : « et une société sans art, ça n'inquiète personne ? » Si j'étais assez effronté pour avancer les hypothèses auxquelles je pense, j'irais peut-être jusqu'à affirmer que l'art pourrait même se substituer à la religion. Mais il faudrait, pour aller aussi loin, se défaire de cette conception élitiste de l'art que nous a laissée le romantisme, et dont nous ne sommes toujours pas sortis. Il faudrait tolérer l'idée que si le talent est par définition restreint à quelques élus, l'art quant à lui est à la portée de chacun. Il faudrait qu'au lieu d'aliéner l'humanité dans des dogmes mystérieux, on accepte que chacun puisse exprimer son angoisse d'être humain à travers l'art. Il faudrait que l'art, plutôt que d'être une école de l'exclusion des moins doués, s'accepte comme transcendance athée et réconciliation avec la vie. Il faudrait qu'on puisse dire que l'on est artiste même si l'on n'a pas de talents particuliers. Il faut démocratiser l'art. Aussi, ne faudrait-il pas relire les situationnistes, comme Vaneigem, qui affirmait que « (…) quiconque essaie de vivre est artiste et obéit aussi au désir d'accroître sa part de rêves dans le monde objectif des autres hommes. En ce sens, il assigne à la chose créée la mission d'achever sa propre réalisation individuelle dans la collectivité » ? Je soutiens que personne ne peut être exclu du monde artistique, personne ne peut prétendre ne pas être artiste, car essayer de vivre, c'est réaliser l'œuvre de sa vie, c'est être artiste : nous sommes condamnés à être artistes. Aussi la galère des intermittents aujourd'hui nous concerne-t-elle tous, et de la façon la plus intime.
La conclusion que je voudrais tirer de tout cela est sans doute à replacer avec cette fonction essentielle que je voudrais conférer à l'art, mais qui se rapporte à l'ensemble de l'organisation de notre société. Je crois que si l'on veut trouver une solution au débat sans se contenter d'un fade compromis, il faudrait totalement abolir le salariat (et donc le capitalisme).
Seul un confort de vie suffisant peut permettre à chacun de trouver le temps de se découvrir artiste, et c'est seulement alors qu'il n'existera plus d'inégalités que la question de l'intermittence (et du chômage) ne se posera plus.
On ne fait pas de l'art pour gagner sa vie : cela, nous ne pouvons le nier. Mais si « artiste » ne devrait pas qualifier un métier mais une passion, je crois qu'il n'existe aucune activité qui doive être affublé du titre de « métier ». Il est intolérable qu'aujourd'hui encore on perde sa vie à essayer de la gagner.
L'art n'est qu'une formulation plus directe du désir universel de réaliser l'œuvre de sa vie : œuvre dont toute activité modèle le visage, quelle que soit cette activité. L'artiste-vagabond n'est pas si loin que cela du prolétaire. Stirner écrivait que « (…) Ces extravagants vagabonds rentrent eux aussi, dans la classe des gens inquiets, instables et sans repos que sont les prolétaires, et quand ils laissent soupçonner leur manque de domicile moral, on les appelle des « brouillons », des « têtes chaudes », des « exaltés ». Ce qui leur manque à tous, c'est cette espèce de droit de domicile dans la vie que donne un commerce solide, des moyens d'existence assurés, des revenus stables. […] Ils appartiennent au clan des individus dangereux, au dangereux prolétariat. »
Cette logique du vagabondage ne peut s'effondrer qu'avec celle du salariat. Et les métiers aliénant auraient dû disparaître depuis longtemps à l'aide de la cybernétique. Si cela venait à arriver, alors, toute activité pourrait révéler sa dimension artistique.
Le sale boulot doit être fait par les machines afin que nous puissions nous adonner aux plaisirs d'une skholé grecque débarrassée du souci moral de l'esclavage. Dans l'oisiveté seule se révèle la valeur créatrice de toutes nos activités et de chacun de nos gestes. Il ne peut y avoir de société sans art, car il doit se faire jour une société sans travail. L'art et l'oisiveté doivent tous deux être conjointement développés, car aucun des deux ne peut aider à réaliser l'œuvre d'une vie sans l'autre.
Enfin, pour recentrer la question sur la lutte sociale des intermittents, et puisque mon dictionnaire de citation est resté ouvert, permettez-moi d'introduire ici une phrase d'un auteur plutôt respecté, à savoir Victor Hugo : « La culture coûte cher ? Essayez l'ignorance. »