MNÉMOTECHNIQUE DU DÉSASTRE
« Qu’avons-nous fait pour mériter ça », disait G.W. Bush après le 11 septembre 2001. Pourtant, la date aurait dû être un électrochoc réparateur de cette amnésie. Vingt-huit ans auparavant, jour pour jour, l’armée conduite par Pinochet mettait fin à trois ans de « révolution socialiste pacifique » dirigée par le premier président de gauche chilien, Salvador Allende.
Après son élection en 1970, plusieurs opérations sont menées par la CIA et le cabinet de H. Kissinger – futur prix Nobel de la paix ! – afin de déstabiliser le Chili. Ainsi, le pays est au bord du gouffre lorsqu’en mars 1973 les électeurs confirment Allende et l’Unité Populaire lors des législatives. Pour les USA, c’en est trop ! Le pays est bloqué par les transporteurs, les mineurs d’un côté et les partisans du président de l’autre. Une véritable guerre de rues. Les intérêts des USA sont menacés, notamment après la nationalisation des entreprises du cuivre. La crainte de la « contamination communiste » est partout présente, car Allende copine avec Castro.
Un putsch raté plus tard, en juin, nous arrivons au 11 septembre 1973. Alors commencent l’horreur, les tortures des opposants ou supposés opposants, les disparus, exilés et l’imposition d’un modèle néo-libéral. Dix-sept ans de dictature, mais Pinochet s’organise une sortie : il s’autoproclame sénateur à vie et l’inscrit dans la constitution. Ainsi, après 1988 et le plébiscite perdu, lors de la « transition démocratique », les sénateurs siègeront aux côtés du tortionnaire ! Depuis 1990, le pouvoir impose l’oubli. On veut faire table rase du passé au Chili…
Mais il existera toujours des personnes qui se rappelleront, pour les autres s’il le faut. Ces personnes sont la mémoire du Chili, l’histoire écrite sur leurs visages, car ils en portent les cicatrices, même si parfois celles-ci ne sont pas visibles à l’œil nu. Il suffit de les écouter. Pinochet ne sera pas jugé. Parce que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ils ne s’avoueront jamais vaincus et répéteront inlassablement leur histoire.
Pinochet ne sera pas jugé à cause de ces personnes qui sont au pouvoir aujourd’hui, qui ont fait pression sur la justice chilienne afin qu’elle ne lève pas son immunité de sénateur. On pourrait se dire que parmi eux ne se trouvent que des sympathisants du tortionnaire. Erreur, car il y en a qui ont souffert de cette dictature, mais ils préfèrent l’amnésie, pardon l’amnistie, car leur situation en dépend.
Comme si toutes les souffrances du peuple chilien ne suffisaient pas, on a volé l’anniversaire de leur douleur, cet autre 11 septembre. Une minute de silence pour tous ces morts, une minute un peu trop longue lorsque se fait sentir l’écho des voix des disparus, tels des fantômes revenant chaque 11 septembre, le cri horrible des torturés et les larmes des exilés perdus. On se souvient de l’horreur, lorsqu’elle nous touche personnellement. Nous nous souvenons de ces deux 11 septembre. Alors quand Bush dit : « qu’avons-nous fait pour mériter cela », j’aimerais lui répondre, mais la réponse est trop longue, il montre son obstination à ne pas vouloir se souvenir. Peut-être connaît-il la réponse, mais pose la question car il pense que nous vivons dans un monde peuplé d’amnésiques.
Mais peut-être croit-il également qu’il est tolérable de sacrifier au nom du néo-libéralisme capitaliste, comme Ben Laden croit au sacrifice au nom de la religion.
« Dans le siècle qui commence, chaque 11 septembre rappellera à notre mémoire deux chutes différentes. Mais la chute de la Moneda et celle des Twin Towers auront toutes deux servi, à des années de distance, l’avènement d’une pensée unique qui s’est élancée et propagée depuis les haut-parleurs de la Maison Blanche et qui se répand à travers le monde à la rapidité d’un missile. » (Hector Pavon)