NON À L’EXTRADITION DES MILITANTS ITALIENS
Italie : années 1969-1971
L’Italie de ces années-là est en ébullition, les grèves se succèdent avec des manifestations qui souvent se soldent par des morts :
9 avril 1969 : émeutes à Battipaglia : 2 morts ;
8 août : grèves dans les entreprises publiques ;
19 : Manifestation des métallos à Milan ;
25 : 75 000 métallos défilent à Turin, etc.
Ce climat de tension sociale est accompagné de la découverte et de l’explosion de bombes avec pour apogée les explosions du 12 décembre 1969 à Milan (banque nationale de l’agriculture) et à Rome : 16 morts et 90 blessés à Milan et 13 blessés à Rome.
Ces attentats sont connus aujourd’hui comme « le massacre d’Etat » ou « la stratégie de la tension ». Ces attentats, imputés tout de suite aux anarchistes, faisaient en effet partie d’une stratégie d’intimidation pour calmer les luttes, étudiée et réalisée par les services secrets américains et italiens avec la complicité de groupes d’extrême-droite. Ce dispositif de l’OTAN, non seulement en Italie, mais à l’échelle européenne, était justifié du point de vue de ces stratèges par le potentiel subversif de la gauche italienne. Ce plan, appelé « Stay Behind » et, en Italie, « Gladio » était doté d’un réseau clandestin armé lié à la loge maçonnique P2 et à Michele Sindona considéré comme le banquier de la Mafia italo-américaine qui avait des relations influentes avec le Vatican et, en particulier, avec l’IOR (Institut de Crédit Vatican).
Maurizio Rossi et Donatella Della Porta font état, dans leur enquête, de 4 362 actions violentes et 6 153 attentats non revendiqués. Sur ces actions, seulement 1 792 peuvent être attribuées à la gauche et 2 546 sont de droite.
Le ministère de l’Intérieur comptabilise 362 morts dus à la violence politique (1969-1980) dont 94 seulement sont imputables à l’extrême-gauche armée.
La stratégie de la tension, plus que la tentative de coup d’Etat que l’Italie avait subi à la fin des années 60, crée un vrai traumatisme qui a permis la mise en acte de toute une série de lois d’urgence qui sévissent encore aujourd’hui.
La lutte armée en Italie naît à la fin des années 60 et dure jusqu’au début des années 80. Elle se développe d’une manière différente entre le Sud et le Nord. Au Nord, les Brigades rouges et un mouvement plus ouvriériste, au Sud (Prima Linea) davantage liée au chômage. Pour comprendre l’ampleur de cette lutte, il faut savoir que 4 087 militants de gauche ont été condamnés pour « des actes liés à des tentatives de subversion de l’ordre constitutionnel » ou pour appartenance à des « bandes armées ». Sur ces militants, 224 sont encore aujourd’hui en prison et 130 d’entre eux bénéficient d’un « régime de semi-liberté » ou de « l’autorisation de travail à l’extérieur », 190 sont en fuite et un certain nombre d’entre eux sont « réfugiés » en France. Ces réfugiés n’ont pas un statut officiel et leur sort est lié à la volonté des différents gouvernements. Depuis 1985, la France a accepté que ces militants révolutionnaires ne soient pas extradés et puissent vivre sur son sol. Cette position était la reconnaissance implicite que l’affrontement social qui avait eu lieu en Italie était de nature politique. Après les accords de Schengen sur le terrorisme, leur sort devenait encore plus précaire. Aujourd’hui, après l’expulsion de Paolo Persichetti, tous les accords verbaux et les promesses faites sont remis en discussion. Le gouvernement français à décidé d’étudier au cas par cas leur expulsion. Ça veut dire les renvoyer en Italie un par un pour éviter toute réaction possible et pour affaiblir la cohésion des réfugiés qui revendiquent le « tous ou rien ». Ces hommes, ces femmes qui vivent ici depuis plusieurs dizaines d’années, qui se sont refait une vie et qui pensaient pouvoir avoir finalement un avenir, risquent d’être mis dans les mains du gouvernement Berlusconi et des ex-fascistes recyclés qui le composent pour payer très cher leur rêve d’une société plus juste. Ils seront livrés à une justice qui, pour éviter d’admettre l’existence d’une guerre sociale et civile larvée, s’est dotée d’une quantité de « lois d’urgence » qui ne donnent plus aucune garantie d’application du « droit », aussi minimal soit-il dans une société bourgeoise.
Dans les années 1974-1978, sont appliquées les premières lois spéciales de police durcies par la loi Reale qui autorise les forces de police à un usage des armes plus arbitraire, élargit aux infractions politiques les mesures héritées du fascisme qui permettent d’assigner à résidence des citoyens sous simple disposition administrative. D’autres mesures sont ajoutées qui permettent d’interroger sans avocat, légalisant les interceptions téléphoniques, introduisant l’obligation de déclarer à la police toute personne hébergée plus de trois jours, permettant la fermeture des sièges des formations politiques, des radios libres pour « trouble à l’ordre public ».
En 1978-1980, les lois Cossiga introduisent la possibilité de mise en détention pour de longues années des prévenus et de rechercher seulement dans un deuxième temps des preuves pouvant motiver des accusations spécifiques sur des faits illégaux, etc.
Ces lois sont toujours en vigueur en Italie et ont entraîné un système de délation et de plein pouvoir pour les juges qui n’a vraiment rien à envier à l’inquisition.
Il a fallu plus de trente ans à l’Italie pour finir les procès liés à la stratégie de la tension. La dernière sentence a été rendu
le jour de l’assassinat de Carlo Giuliani à Gênes, dans la manifestation contre le G8. Trente années pour dire que les fascistes étaient coupables mais qu’ayant été déjà acquittés ils ne pouvaient plus être jugés.
On pourrait penser que cette histoire ne nous touche pas, que c’est une histoire italienne, mais il n’en est rien. Regardez comment on libère Maurice Papon et comment on met à l’isolement et on fait passer à la commission de discipline un détenu pour avoir seulement écrit que le même traitement devait être appliqué à tous les détenus dans les mêmes conditions de santé, regardez les nouvelles lois sur la sécurité quotidienne qui font de chacun de nous un délinquant potentiel, qui font de nos villes des prisons. La logique est la même partout. Et s’il est logique que ceux qui détiennent le pouvoir défendent leurs alliés, il est aussi logique que nous défendions les nôtres.
Empêcher l’expulsion des Italiens fait donc partie de notre combat et c’est un combat que l’on doit gagner !